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Les libres Clodoaldiens
Par Jean-Marie-Chauvet

vendredi 28 mai 2010

Vous aviez raté l'épisode pilote de France Numérique 2012 lors de la diffusion de la Saison 1 en octobre 2008, une série IP-télévisée au succès retentissant (Hadopi I, Hadopi II, ACTA, Albanel: le retour téléphoné, etc.) malgré un Eric Besson bien peu inspiré — tout le monde n'est pas Luc —, et de toute manière sur le départ ? Vous n'aviez pu assister à la Saison 2 jouée en septembre 2009, dans laquelle NKM twittait le rôle d'une Abby Sciuto dans le post mortem du Grand Emprunt — qui n'est, rappelons le, pas encore levé ! Rassurez-vous, la Commission Européenne vous offre aujourd'hui le replay TV des meilleurs épisodes !

 

Sous le titre moins ronflant mais lourd de promesse de Digital Agenda, la Commission Européenne livre en effet son ambitieux plan numérique pour « élever bien-être et prospérité en Europe ». Quand on rappelle (cruellement) l'objectif de la « Stratégie de Lisbonne », adoptée par le Conseil européen en mars 2000, en pleine bulle Internet : « qui fixe pour l'Union Européenne l'objectif de devenir, d'ici à 2010, l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde », ne peut-on craindre que ces nouvelles incantations ne tournent court, elles aussi... D'autant plus, qu'avec un sens parfait du timing, elles sont énoncées comme un fait exprès à l'instant même où la crise grecque donne une saveur tout à fait particulière à la déconfiture européenne dans la tempête financière mondiale. Espérons ne pas avoir à attendre dix ans pour voir ce qu'il y a à sauver de ces louables déclarations d'intention: le Digital Agenda prévoit 16 actions clé et leur calendrier souhaité d'application.

 

Nous relèverons, quant à nous, la réaffirmation de l'attachement de l'Europe à l'interopérabilité et à l'ouverture des systèmes (action clé n°5). Voilà qui renforcera sans doute l'ancrage de l'Open Source dans les systèmes d'information de l'administration après les débats nationaux et houleux préalables à l'adoption du RGI.

 

C'est également de bon augure pour la petite congrégation des Clodoaldiens qui se proclamèrent libres, jeudi dernier, à la Bourse du Commerce de Paris. Fomentée par les suspects usuels du libre, la première conférence sur Open Source Cloud se tenait la semaine dernière en partenariat avec la Free Cloud Alliance. C'était l'occasion de mettre en avant les initiatives des différents chapitres clodoaldiens libres, en particulier :

 

Car si l'agitation fébrile secoue les pôles qui se déglacent, ce n'est pas l'hypoxie qui guette, mais bien la réalisation abrupte que le développement du cloud computing n'est pas sans impact sur l'économie, bien sûr, mais plus encore sur certaines questions de souveraineté. La prise de conscience des enjeux donne lieu à plusieurs initiatives, au-delà de celle des Clodoaldiens libres (maintenant reconaissables à leur cuculle lumineuse) : initiatives publique et privées se sont emparées récemment du sujet dans un bel ensemble.

 

François Fillon l'a dit, le cloud computing est une priorité du Grand Emprunt. Le Commissariat général à l'investissement — comme cela fleure bon le Gosplan néo-Colbertiste ! — devrait rapidement formuler sa stratégie dans ce domaine et décider des premières allocations de cette poche du Grand Emprunt — qui, vous l'ai-je fait déjà remarquer ? reste encore à lever. Déjà les prétendants de la sphère militaro-industrielle se bousculent et le Cloud Français est sur les rails, si on peut dire.

 

Le projet au nom de code Andromède regroupe en effet Dassault Systèmes, Thales et Orange autour du développement d'une plateforme cloud computing de confiance, nationale et souveraine : une « centrale numérique » hexagonale qui ouvrira la marche triomphale de la Nation contre le libéralisme hégémonique (et sauvage) de l'Amérique. (Notons la trouvaille remarquable — promise à faire flores — de l'expression « centrale numérique », pour datacenter, empruntée au vocabulaire du nucléaire conquérant des trente glorieuses dont la France se complaît encore à s'enorgueillir comme des trophées d'une gloire passée — voir Kepco dans les Emirats et la position délicate de Mme Lauvergeon dans le contexte actuel.) Encore faudra-t-il donc que la centrale numérique accouche d'un nuage qui ne soit pas de Tchernobyl !

 

Dans la sphère privée aussi, on se précipite. Le 10 mai dernier, l'ADEN publiait son Livre blanc proposant rien moins que des « clouds communautaires locaux » pour la dilapidation du Grand Emprunt — dont, je crois me souvenir, qu'il n'est pas encore vraiment levé. Il mêle harmonieusement les buzz du moment : communauté d'utilisateurs, cloud computing et aménagement du territoire, car, on l'élude assez rapidement, les centrales numériques ont aussi un impact sur l'environnement qui pourrait contrevenir aux déclarations incantatoires sur le développement durable. (Dont, il est vrai, qu' « elles commencent à bien faire ».) L'Association pour le développement de l'économie numérique en France, avec comme chef de file VMWare en l'occurrence, cherche donc à équilibrer les considérations d'emploi, de green IT, d'aménagement des régions et de mutualisation des usages dans la planification des fameuses centrales numériques avec ce concept de moteur hybride, le cloud communautaire local. En fait, un réseau de clouds communautaires locaux interconnectés à terme, visant « à garantir l'indépendance technologique et industrielle de la France, tout en dotant ses territoires des ressources et moyens technologiques indispensables au développement de leur économie, de leur attractivité et de leur compétitivité ».

 

En ce printemps tardif, il est donc beaucoup question de nuages sous toutes les formes et l'imagination de nos conseillers, consultants, prosélytes du libre, industriels, groupes d'influence et lobbies variés s'est rapidement enfiévrée. Il est difficile de ne pas s'en inquiéter au regard du contraste saisissant offert par le paysage concomitant de l'économie européenne et des résultats inexistants de la « stratégie de Lisbonne » décrétée avec le même volontarisme unanime de l'Europe il y a maintenant dix ans.

 



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