Classmate PC contre OLPC
Par Guy Hervier. L'association OLPC (One Laptop Per Child) vient d'enregistrer deux commandes fermes de la part des gouvernements péruviens et uruguayens pour respectivement 40 000 et 100 000 unités, avec des extensions possibles. De son côté, Intel a enregistré trois commandes pour ses matériels Classmate PC. Par le Pakistan en avril dernier. Tout récemment en partenariat avec Microsoft pour la livraison de 150 000 portables en Libye, en association d'abord avec Mandriva et finalement avec Microsoft pour une commande de 17 000 portables par le gouvernement nigérian. Mais alors que les deux organisations Intel et l'OLPC ont enterré la hache de guerre en juin dernier, elles continuent à se faire concurrence sur le terrain. La dimension « charity business » souhaitée par Nicholas Negroponte n'est-elle pas en train de se transformer en « business » tout court et en âpre guerre commerciale ?
Des PC pour sortir du sous développement ?
Tout avait commencé avec une bonne intention. Nicholas Negroponte, alors directeur du laboratoire Media Lab du MIT, avait lancé l'idée de distribuer des ordinateurs portables dans les pays en voie de développement au prix de 100 dollars. Il créa pour cela l'ONG One Laptop Per Child qui doit assurer le développement du produit. La commercialisation doit se faire directement aux Etats et gouvernements des pays concernés. La mission est « d'aider à éradiquer la pauvreté au niveau mondial en fournissant à chaque enfant l'accès au savoir et aux formes modernes d'éducation, même s'il vit dans des milieux ruraux et des environnements primitifs ». Comment arriver à un tel prix alors que, en 2004, au moment de la genèse du projet, le prix d'un portable était plus près des 1000 que des 100 dollars.
Lors de l'une de ses premières présentations du projet, à l'occasion de The European IT Forum 2005 organisé par IDC, Nicholas Negroponte avait expliqué sa recette. « Aujourd'hui, on peut acheter un portable pour 600 ou 700 dollars, détaille Nicholas Negroponte, mais la moitié de ce coût est lié aux dépenses de marketing et de ventes et de distribution. Or, notre projet s'adresse directement aux ministères de l'Education des pays qui doivent s'équiper en volume, plus de 100 000 pièces, voire un million. Sur les 300 dollars en coûts de fabrication, la moitié est relative à l'écran. Actuellement, le coût moyen est de l'ordre de 10 dollars par « diagonal inch. En clair, un écran de 15 pouces revient donc à 150 dollars. Nous avons réussi à ramener ce prix à 35 dollars. Parallèlement, les trois-quarts des coûts restants concernent des fonctionnalités de gestion du système et d'overhead qui n'apportent pas grand chose à l'utilisateur ».
On se souvient des premières réflexions sur l'utilisation de l'informatique pour favoriser le développement des pays les moins avancés. Il y a 20 ans, dans son ouvrage le Défi Mondial, Jean-Jacques Servan-Scheiber défendait l'idée selon laquelle « Rien n'est donc plus urgent que de tout mettre en œuvre pour brancher la puissance informatique sur le développement, avant tout, des facultés de chaque homme et de chaque femme, dans sa région, dans sa culture , dans sa langue, selon sa vocation, pour faire surgir sa propre ressource, sa propre capacité à créer. C'est vrai au nord comme au sud. Car devant la nouvelle ère qui commence nous sommes tous sous-développés ». Cette généreuse, mais discutable idée s'est traduite ensuite dans les faits par la création du pathétique Centre Mondial qui s'est rapidement transformé en gabegie financière et dont rien, ou presque, n'est jamais sorti. Ce Centre Mondial de l'informatique avait été créé par JJSS et dirigé par... Nicholas Negroponte. Il était installé dans les beaux quartiers de Paris, avenue Matignon, et a fonctionné de 1981 à 1985.
De 100 à 200 dollars
Depuis, le principe de réalité s'est imposé aux responsables de l'OLPC et le prix de PC portable est passé à près de 200 dollars. C'est en juillet que l'association a donné le feu vert pour la fabrication en masse de son portable baptisé XO basé sur les spécifications de la beta-4. Conçu autour du microprocesseur Geode LX-700 d'AMD doté de 64 Ko de mémoire cache L1 et 128 Ko de mémoire cache L2, l'XO comporte une mémoire vive de 256 Mo et une capacité de stockage de 1 Go sur un dispositif de mémoire Flash NAND. Il comprend également des ports USB et une connexion sans fil de type Wi-Fi s'intégrant dans un réseau Mesh. Ainsi, chaque PC peut jouer le rôle de borne pour les PC qui sont situés à proximité. Il fonctionne sous Linux, mais pourrait prochainement supporter une version allégée de Windows XP.
Ce système a été conçu pour fonctionner dans des conditions extrêmes allant de la chaleur du désert de Libye au climat tropical de la forêt amazonienne. Selon les responsables de l'OLPC, l'XO présente trois innovations significatives : l'écran est lisible en plein soleil, le matériel a été durci et peut donc être utilisé en extérieur et résiste à la pluie, il supporte plusieurs sources d'alimentation (un câble traditionnel, un panneau solaire ou encore une batterie pouvant être chargée par un panneau solaire.
C'est alors qu'Intel s'est réveillé et s'est intéressé à ce marché, peut-être pas énorme aujourd'hui, mais ouvrant sans doute des perspectives non négligeables. Il a, à son tour, présenté son projet. Le Classmate PC est un portable disposant lui aussi d'une mémoire Flash éliminant de ce fait les parties mécaniques, sources de pannes et nécessitant de forte consommation électrique. Etait-ce là une concurrence frontale à venir entre le Classmate PC et l'XO ? En juillet, les deux parties semblaient résolues à collaborer et à diffuser le maximum de PC dans le monde, partant sans doute de l'idée que le marché n'est pas trop petit pour deux. Intel entrait au conseil d'administration de l'OLPC, sans réciprocité.
Le Classmate PC fait partie du programme World Ahead d'Intel, lequel vise à améliorer l'enseignement dans les pays en voie de développement. « Intel reconnaît l'importance de Linux dans le domaine de l'éducation et travaille donc en partenariat avec de nombreux éditeurs tel que Mandriva afin d'offrir le choix Linux sur le Classmate PC », avait déclaré Justin Lipman, architecte chef de projet chez Intel.
« Nous avons adapté Mandriva Linux au Classmate PC en suivant les recommandations d'Intel pour cibler le marché de l'éducation. Nous avons par exemple fourni une interface de menu simplifiée qui plaît particulièrement aux jeunes et nouveaux utilisateurs », explique Helio de Castro responsable KDE de Mandriva.
Premières commandes fermes côté Classmate PC et OLPC
Nicholas Negroponte avait fait état de projets de commandes de millions d'unités. Mais il vient d'enregistrer ses premières commandes fermes. D'abord au Pérou et en Uruguay pour respectivement 40 000 et 100 000 unités. Dans les deux pays, le clan OLPC a gagné le contrat face au Classmate. Les deux projets en sont au tout début. « Mais peu d'informations sur la mise en oeuvre ont été fournies à ce jour », met en garde Luis Anavitarte, analyste du Gartner qui précise que une bonne planification est essentielle à la bonne réussite du projet. Le Pérou a déjà l'expérience du « Plan Huascaran » lancé en 2001 et dont l'expérience pourra être utile et devrait permettre de ne pas faire les mêmes erreurs.
Mais a-t-on des leçons à donner ? Dans le même genre d'initiative, on se souvient du plan français « informatique pour tous » dont l'objectif était d'initier les élèves à l'outil informatique et, avec comme objectif second de soutenir l'industrie nationale de la micro-informatique (on fabriquait encore des PC en France à l'époque). Mais une impréparation notoire, en particulier le manque de formation des enseignants, ont transformé bon nombre ces micro-ordinateurs en objets d'art industriel.
Côté Classmate PC, Intel a enregistré plusieurs commandes, 700 000 unités en avril dernier par le Pakistan, 150 000 par la Libye et tout récemment 17 000 pièces par le Nigeria. Mais, bien qu'elle soit la plus petite, cette dernière est la plus controversée. Intel avait signé avec le gouvernement nigérian en partenariat avec Mandriva qui a personnalisé sa distribution Linux. L'éditeur français avait publié un communiqué plutôt enthousiaste pour annoncer ce contrat, pour indiquer dans un deuxième temps que s'il serait bien honoré, le système d'exploitation serait remplacé par la version dérivée de XP de Microsoft. François Bancilhon, président de Mandriva, s'est fendu sur son blog d'une sorte de lettre ouverte plutôt acide adressée à Steve Ballmer dans laquelle il présente l'historique de l'affaire et fait part de son vif ressentiment. « (...) Et vous êtes arrivés dans le jeu et l'affaire est devenue plus concurrentielle. Vos équipes commerciales ont bataillé, et bataillé encore, mais le client était toujours content avec le Classmate PC sous Mandriva. (...) Puis nous avons appris que nous serions payés, mais que Mandriva Linux serait remplacé par Windows. Qu'avez-vous fait pour que ces gens changent d'avis ? Comment appelez-vous ça, Steve ? Il y a plusieurs noms et je suis sûr que vous les connaissez (...) Vous avez l'argent, la puissance et peut-être un sens un peu différent de l'éthique, mais je suis sûr que le travail, les bons produits et l'éthique peuvent aussi gagner ».
On le voit, cette idée, a priori généreuse, pourrait bien être dénaturée et suivre des dérives regrettables.
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le 30/06/2008 à 15:40