Quelle stratégie pour l’industrie européenne du logiciel ?
Neuf associations européennes des TIC, dont Syntec informatique, ont présenté à Viviane Reading, commissaire responsable de la société de l'information et des médias, neuf recommandations pour définir une politique européenne favorisant le développement d'une industrie européenne du logiciel forte. Soulignant la nécessité d'agir rapidement et de façon coordonnée, ces propositions interviennent juste après la publication du Truffle100 (Classement Truffle100 Europe des éditeurs de logiciels) qui montre une nouvelle fois la faiblesse du logiciel européen par rapport à son concurrent américain. Nous présentons ci-dessous une synthèse des propositions faites par les neuf associations.
Selon le classement Truffle100 2008, les 100 premiers éditeurs européens ont réalisé un chiffre d'affaires global qui représentent 72 % de celui de Microsoft et 34% du bénéfice net. Sachant que ces comparaisons sont plutôt à l'avantage des entreprises européennes étant donnée la force de l'euro par rapport au dollar. A lui seul, ce chiffre montre à quel point l'industrie européenne est loin de sa concurrente américaine qui possède la totalité des grands éditeurs mondiaux de logiciels mondiaux à l'exception de l'allemand SAP.
En Europe, le logiciel est depuis peu considéré comme l'un des facteurs clés d'innovation, de compétitivité, de croissance durable, de prospérité et de création d'emplois qualifiés. L'industrie européenne du logiciel mérite donc une attention toute particulière. Les propositions élaborées par les neuf associations visent à répondre aux questions suivantes :
- À quel point nos politiques doivent-elles être spécifiques aux logiciels ?
- Pourquoi avons-nous besoin de ces politiques maintenant ?
- Où devons-nous concentrer nos efforts ?
- Quelles mesures concrètes convient-il de mettre en œuvre en priorité ?
Ces recommandations s'articule autour de trois problématiques : « relever le défi des compétences, concevoir un cadre pour libérer les énergies créatrices et améliorer le financement ».
Relever le défi des compétences
Le « manque de ressources qualifiées » n'est pas nouveau et affecte toutes les branches des TIC. L'industrie logicielle souffre du manque d'intérêt des jeunes pour les cursus scientifiques dans l'ensemble des pays occidentaux. Elle pâtit également du manque d'attrait des carrières dans les TIC souvent mal définies et de la mauvaise image des métiers du développement de logiciels, dépréciés depuis des années.
En conséquence de ce double effet, la pénurie de main d'œuvre n'est plus un simple problème ou une menace potentielle. Elle est devenue une réalité et les prévisions sont pessimistes.
Dans ce secteur, les compétences requises sont très diverses et spécifiques. On peut résumer le problème comme suit :
- Manque de développeurs et ingénieurs logiciels (de loin le manque le plus quantitatif, mais aussi qualitatif)
- Manque de ressources marketing et commerciales
- Manque de talents dans le domaine de la gestion
Selon les neuf associations, les politiques européennes devraient se concentrer sur les objectifs suivants :
1- Améliorer la qualité et de l'efficacité de la main d'œuvre existante sur un marché de plus en plus mondialisé et dans un environnement technologique en constante évolution. Cet objectif doit être poursuivi dans le domaine de l'ingénierie logicielle, mais aussi dans ceux du marketing et de la gestion.
Les neuf associations demandent de soutenir la création d'un réseau européen d'expertise logicielle (ESEN, European Software Expertise Network) par les groupements nationaux et les centres d'expertise logicielle existants. L'ESEN, en tant qu'organisation virtuelle, permettrait aux éditeurs de progiciels de partager leur expertise et d'améliorer les compétences clés de la main d'œuvre existante en Europe : ingénierie logicielle, recherche de marchés (notamment transfrontaliers) et gestion.
2 - Sensibiliser les lycéens (en particulier des jeunes filles) et les étudiants de l'enseignement supérieur aux opportunités du secteur.
Il conviendrait de « Favoriser des synergies entre les différentes initiatives concernant le secteur des technologies de l'information et de la communication en vue d'améliorer la connaissance et l'image des métiers du secteur ». Pour poursuivre ses efforts en ce sens, la Commission européenne doit identifier et promouvoir les actions locales concluantes des pouvoirs publics, des professionnels et des universités ciblant les écoles et l'enseignement supérieur. Il convient d'accompagner cette démarche par le lancement d'une campagne paneuropéenne à l'intention des 14-20 ans et de leurs parents afin d'améliorer l'image de l'industrie du logiciel.
3 - Mieux exploiter le contingent de talents des nouveaux États membres dans lesquels le développement logiciel est bien plus attractif pour les jeunes. Il serait fort regrettable que la fuite des cerveaux vers les États-Unis atteigne les mêmes proportions en Europe centrale et orientale qu'en Europe occidentale. Un des moyens serait d'améliorer le nombre et la visibilité des masters et des stages ERASMUS en ingénierie du logiciel en vue d'attirer encore davantage d'étudiants des pays d'Europe centrale et orientale. Une telle mesure sera d'autant plus efficace si elle s'accompagne de programmes de recherche conjoints entre les universités et les éditeurs logiciels européens et d'une déréglementation rapide du marché du travail au sein de l'Union européenne.
Libérer les énergies créatrices
Comme indiqué dans le rapport Aho de 2006, en Europe, l'absence d'un contexte propice à l'innovation est le principal obstacle à la compétitivité et à l'investissement dans la recherche et l'innovation. Selon le rapport Aho, il convient de prendre des mesures politiques en matière de réglementation, de normes, de marchés publics et de propriété intellectuelle afin de favoriser une culture d'innovation. L'approche retenue par la Commission européenne axée sur la demande doit être complétée par une stratégie spécifique axée sur l'offre de logiciels. Les quatre principaux problèmes à régler sont les suivants :
- Marché fragmenté ayant engendré un secteur fragmenté
- Reconnaissance insuffisante des acteurs du secteur européen des progiciels
- Manque d'innovation de la part des éditeurs européens de progiciels (malgré une excellente R&D)
- Piratage des logiciels trop important en Europe
4 - Créer une définition européenne unique des « entreprises innovantes » et des gazelles axée sur l'innovation (plutôt que sur la R&D)
Cette définition donnera un signal fort en faveur de l'innovation, à la fois pour les petites entreprises à forte croissance et pour les entreprises de taille moyenne à fort potentiel. Elle fournira également une solide base légale à l'UE et aux États membres leur permettant de prendre des mesures à l'intention des éditeurs de progiciels.
5 - Inscrire dans la stratégie européenne du logiciel des objectifs et des principes directeurs ambitieux à même de stimuler l'innovation et la croissance.
Cela nécessite d'Identifier et promouvoir les politiques concluantes pour accélérer l'adoption de mesures axées sur les logiciels par les États membres (mesures fiscales, par exemple).
6 - Régler le problème du piratage des logiciels, en particulier
- Encourager les États membres à sensibiliser les écoliers aux droits de propriété intellectuelle.
- Simplifier et harmonier l'environnement légal.
- Investir dans le développement de plates-formes de protection pour tous types de logiciels sous licence.
Améliorer le financement
Peu de personnes voient l'industrie du logiciel comme une industrie capitalistique. Pourtant, l'accès aux capitaux est l'un des premiers facteurs de réussite. Quand les délais de mise en marché sont une priorité, des facteurs tels que la localisation et la recherche de marchés exigent beaucoup d'investissements. Si les capitaux sont importants au cours de la première phase, ils sont encore plus indispensables au cours de la phase de développement pour l'expansion internationale et les acquisitions. Il faut savoir que le capital-risque est une denrée rare en Europe. Étant donné qu'il faut du capital-risque pour créer des entreprises, l'industrie européenne du logiciel est très touchée par cette profonde crise structurelle du capital-risque européen.
L'industrie du logiciel a toujours souffert d'un manque de compréhension à l'égard des actifs intangibles et de perceptions erronées en raison de sa ressemblance avec les industries de services à valeur ajoutée. Surtout, l'industrie européenne du logiciel souffre de la comparaison systématique au secteur américain du logiciel. Les histoires de réussite et les « serial entrepreneurs » sont rares. Cela se traduit par un manque de visibilité et d'attractivité (ce qui est très négatif dans un environnement généralement peu enclin à courir des risques), un manque de compétences en gestion qui est préoccupant pour les investisseurs et un manque de compétences en marketing qui a un impact négatif lors de la transformation des solutions en produits industriels.
La Commission œuvre à combler le fossé entre les marchés de capitaux et les PME innovantes. Ayant admis que « le financement communautaire a un rôle à jouer en exerçant un effet de levier et en apportant des moyens financiers complémentaires pour remédier aux défaillances du marché », les États membres ont pris les mesures nécessaires. Il convient également d'encourager l'initiative de la Commission européenne pour un usage stratégique des marchés publics de R&D en phase pré-commerciale, dès lors qu'elle est basée sur une concurrence juste et ouverte avec des prix aux conditions du marché. Jusqu'à maintenant, aucune mesure spécifique n'a toutefois été prise pour traiter l'industrie du logiciel comme un secteur spécifique et stratégique.
Les trois propositions pour améliorer le financement sont les suivantes :
7 - Identifier et promouvoir les mécanismes de financement de l'innovation public-privé nationaux spécifiques ou adaptés au secteur des logiciels
8 - Créer un fonds européen du logiciel dans le cadre du dispositif existant encadré par le Fonds d'investissement européen afin d'encourager les fonds de capital-risque à investir dans les PME innovantes et à forte croissance
9 - Adapter les mécanismes européens de financement de la R&D aux éditeurs de progiciels. Il convient de développer l'expérimentation d'un nouveau programme baptisé EUROSOFT dédié aux éditeurs de logiciels, dont les caractéristiques sont les suivantes :
- Programme axé sur l'innovation et la fourniture de nouveaux produits/services
- Processus d'évaluation en deux phases (comme proposé dans le récent rapport Aho)
- Attribution d'un label aux entreprises et produits respectant des critères comme l'utilisation possible dans différentes langues et cultures
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le 06/02/2012 à 08:48