Internet : entre Net Neutrality et Net Capacity
La semaine dernière, la Federal Communications Commission (FCC) a édicté les six règles qui vise à régir le fonctionnement d'Internet et à garantir ce qu'on a baptisé Outre-atlantique la Net neutrality. Mais un autre défi va se poser à Internet, la capacité à soutenir des volumes de données qui augmentent de manière exponentielle. Et les seuls progrès technologiques ne suffiront peut-être pas à résoudre ce problème, ce qui obligerait les fournisseurs à réviser leurs systèmes de tarification.
En 2005, la FCC, équivalent américain de l'Arcep, avait déjà publié des principes destinés à garantir un « Internet ouvert et libre ». Depuis le concept de neutralité du net a été l'objet d'une bataille farouche entre d'un côté les sociétés de l'Internet avec Google comme chef de file et de l'autre les opérateurs AT&T, Verizon, Comcast... Les deux camps brandissant des arguments selon lesquels l'existence ou la non existence de la Net Neutrality nuirait à la force d'innovation qui caractérise l'écosystème d'Internet. Cette bataille a dépassé les simples joutes verbales et luttes d'influences pour aller devant les tribunaux. Ainsi, Comcast a engagé un bras de fer juridique avec la FCC après que celle-ci a accusé l'opérateur de bloquer le trafic peer-to-peer pour des raisons de gestion du trafic.
Quatre ans après, la FCC maintient donc le cap, poursuit son effort en préservant un cadre de fonctionnement de la Toile et publie les six règles définissant la neutralité du net (à remarquer que ces règles sont définies de manière négative) :
Les fournisseurs d'accès à Internet ne doivent pas être autorisés à empêcher leurs clients
1. d'accéder à du contenu licite de leur choix ;
2. d'exécuter les applications et d'utiliser les services de leurs choix;
3. de connecter à Internet les équipements licites de leurs choix;
4. de bénéficier de la concurrence entre les différents fournisseurs du secteur (réseau, application, service et contenu) ;
Les fournisseurs doivent :
5. traiter les contenus licites, les applications et les services de manière non-discriminatoire ;
6. publier les informations concernant la gestion du réseau et les autres pratiques, lorsque cela est nécessaire pour les utilisateurs pour profiter des protections spécifiées dans la présente réglementation ;
Ces règles s'appliquent à toutes les connexions qu'elles soient filaires ou sans fil. Mais parallèlement, ces six règles sont conditionnées par ce que la FCC appelle la « gestion raisonnable du réseau » (reasonable network management) qui doit garantir la fluidité du trafic sur le réseau, empêcher la circulation des données non souhaitées (pornographie) ou ne respectant la propriété intellectuelle (droits d'auteur...).
Une seconde série d'exception concerne les services managés (voix, vidéo ou services d'entreprises) ou spécialisés (télémédecine, smart grid, e-learning...).
Mais certaines voix se sont déjà élevées pour mettre en cause l'autorité de la FCC et sa légitimité à réguler l'Internet. Parmi les principaux acteurs dans ce domaine, on trouve les membres du Congrès américain. John McCain, sénateur républicain de l'Arizona et ancien candidat à la présidence contre Barack Obama, farouchement opposé à la neutralité du Net, a introduit la semaine dernière L'Internet Freedom Act of 2009. En juillet dernier, le représentant du Massachusetts Edward Markey a lui aussi introduit un projet de loi visant à garantir la neutralité du Net.
Le principe de Net Neutrality a fait l'objet d'une intense activité législative, pas moins de cinq projets de loi ont été introduits depuis trois ans pour être enterrés au niveau des commissions. Mais il est vraisemblable que d'autres sujets plus importants comme la situation économique, la réforme de la santé, les deux guerres en Irak et en Afghanistan auront sans doute la priorité dans les mois à venir.
Du contenant vers le contenu
Les annonces récentes de France Télécom, alias Orange, montrent combien le métier des opérateurs télécom a changé. Dans les derniers, c'est d'abord la nouvelle version de 2424actu, un service TV, presse, radio 100% info ouvert à tous les Internautes sans inscription. Orange a signé avec de nouveaux partenaires au cours des dernières semaines : Capital.fr, Jeune Afrique, l'Humanité, Metro, Rue89, Touteleurope.fr, Voici, La Tribune de Genève et 24heures ont ainsi rejoint le service.
Peu avant cette annonce, Orange lançait la publicité interactive sur ADSL en France
Des campagnes de publicité interactives sont diffusées auprès de l'ensemble des clients de la TV d'Orange, soit à plus de 2 millions de foyers.
France Télécom, comme de nombreux opérateurs télécoms, est en train de changer de métier en proposant à la fois du contenant et du contenu. D'où la crainte exprimée assez largement qu'ils aient la tentation de privilégier leurs propres contenus mettant ainsi en cause la neutralité du Net.
Un intense travail de lobbying
Aux Etats-Unis, on l'a vu, le débat est explosif et suscite d'intenses discussions et batailles juridiques. Julius Genachowski, président de la FCC avait déclaré la semaine dernière lors d'une réunion : « Nous travaillons sur un sujet de grande importance où les différentes parties expriment des opinions fortes basées sur différentes perspective et expériences ».
Mais il y a un autre défi à relever qui pourrait s'immiscer dans le débat et devenir prépondérant. Certains services utilisent des capacités du réseau considérables. L'exemple de YouTube illustre bien le propos. Le premier service vidéo par Internet fournit quelque 11 000 vidéos par seconde à des millions de personnes sur la planète. Cela correspond à un million de pages vues toute les 90 secondes et plus d'un milliard de vidéo visualisation chaque jour. Plus de contenus est téléchargé sur le service YouTube en 60 jours que de programmes proposés par les trois principaux Networks américaines (ABC, CBS et NBC) pendant 60 ans. Vingt heures de vidéo sont téléchargés chaque minute, soit l'équivalent de 130 000 films long métrage chaque semaine. Tout cela a de quoi donner le vertige si l'on se rappelle que YouTube n'a que 5 ans d'existence.
Cisco a fait un peu de prospective sur l'évolution de l'Internet. En 2013, le volume des données vidéo circulant sur Internet aura dépassé celui des échanges peer-to-peer. Quelque 56 Exaoctets de données - 56 millions de Teraoctets - circuleront en permanence sur la Toile.
Idem sur l'Internet mobile
Les mêmes problèmes se posent sur l'Internet mobile. La simple visualisation d'une vidéo de YouTube sur un smartphone consomme 100 fois plus de bande passante qu'un appel téléphonique. Dans ce domaine, l'iPhone dont le succès ne se dément pas est aujourd'hui incriminé en raison de sa très grande consommation en bande passante. Les nouveaux forfaits ont été conçus pour les besoins des utilisateurs. Les offres proposées comprennent désormais l'accès Internet et la messagerie illimitée.
Un smartphone comme l'iPhone échangerait 30 fois de données qu'un mobile classique. Et les services de vidéo mobile n'ont pas encore vraiment décollés. Sans parler de la multiplication des netbooks doté de clé 3G qui vont apporter leur contribution à cette explosion du trafic. Ils généraient 450 fois plus de trafic. Le trafic sur SFR aura été multiplié par 10 en 2008 et pourrait continuer sur un rythme comparable. Des instituts comme l'Idate ont déjà pointé du doigt la saturation des réseaux dans certaines agglomérations ou à certaines périodes de la journée.
Les opérateurs ont donc le choix entre poursuivre leurs investissements pour augmenter les capacités du réseau ou modifier leur système de tarification pour limiter la consommation de bande. Heureusement les technologies apporteront une solution partielle à ce problème. Ils pourront doper leurs équipements pour augmenter le trafic descendant de 20 à 40 Mbit/s et l'arrivée de la 4G (LTE) laisse entrevoir des débits de 100 Mbit/s.
Autant de données qui laissent à penser que deux principes qui régissent l'Internet devront peut-être révisés : la gratuite de bon nombre de contenus et l'accès illimité à des services. Les idées liées au développement durable a permis de pointer la contradiction entre une croissance sans limites et la finitude de notre planète et des ressources qu'elle abrite. De manière similaire, on pense peut-être - si même on se pose la question - que le monde virtuel qu'est Internet est infini. Ce qu'il n'est pas. Internet c'est tout simplement des ressources de traitement, de stockage et de communication de données qui, elles, sont bien physiques et donc limitées. La loi de Moore a masqué ce principe. Mais elle a ses limites.
Les commentaires
Il est aussi intéressant de voir qu'il y a des initiatives visant à mettre en évidence les opérateurs qui ne respecterait pas cette "Net Neutrality". Le projet "nano" est un exemple d'initiative de type collaborative : http://www.gtnoise.net/nano/
Par Pascal le 17/12/2009 à 02:15
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le 06/02/2012 à 08:48