Formats bureautiques : le consensus impossible (1ere partie)
Par Jean-Marie Gouarné

Publié le 4 septembre 2007

« Les normes, en donnant une capacité d'agir sur le comportement des autres acteurs et à les conformer à un modèle défini, constituent un instrument de pouvoir(1)».

Le processus d'adoption d'une norme nationale ou internationale n'est donc jamais une affaire de pure technique. Les instances de normalisation peuvent s'accommoder de cette réalité, à condition d'éviter d'entrer dans le jeu pervers qui consiste à faire mine de traiter une divergence politique au moyen d'un débat d'experts.

Les développements récents du processus de normalisation des formats bureautiques Office Open XML (OOXML) sont une parfaite illustration de ce propos. Peu de dossiers, dans les annales de la standardisation, ont été à la fois si complexes techniquement et si chargés politiquement. Une discussion technique approfondie est certes la condition préalable à toute tentative de compréhension du problème posé. Mais cette discussion, à elle seule, ne parviendra pas à résoudre ce problème. Et encore moins à le masquer.

Le système international de normalisation, en laissant partir sur les chapeaux de roues le projet ISO 29500 (désignation officielle d'Office Open XML), ne semble pas avoir pris la mesure exacte des enjeux politiques. La conséquence est un fastidieux dialogue de sourds, un immense gaspillage de matière grise, le tout produisant un résultat qui n'est pas une solution (j'ajoute aussitôt qu'un résultat différent n'en aurait pas non plus été une). Il est vrai que les organismes de normalisation internationaux, gouvernementaux et privés, sont écartelés entre d'une part, le besoin de "vendre" le plus possible de standards, car c'est leur cœur de métier, et d'autre part la nécessité de préserver leur capital de crédibilité. Deux objectifs entre lesquels il est parfois difficile d'arbitrer. C'est pourquoi, le résultat obtenu à l'issue du vote sur Open XML, clôturé le 2 septembre 2007, n'est pas la fin de l'histoire. Nous sommes tout au plus au milieu du gué. L'essentiel reste à déterminer.

Première question : si au final, cette année ou l'an prochain, le DIS 29500 (2) est finalement appelé à devenir le standard ISO 29500, comment les formats Office Open XML pourront-ils s'intégrer dans le catalogue des autres standards ISO, notamment ISO/IEC 26300 alias Open Document Format for Office Applications (ODF) ?

Cette question est la première de toutes. La cohabitation de deux ou plusieurs standards dans un même domaine n'a rien d'anormal en soi. Elle se justifie en général par le d'assumer un historique chargé et hétérogène qui, en l'occurrence, n'existe pour ainsi dire pas puisque ODF est très récent et OOXML est tout neuf. L'organe suprême de la normalisation internationale peut-il se permettre de "vendre" deux produits concurrents à moins de deux ans d'intervalle ? En l'occurrence, la cohabitation entre OOXML et ODF n'a pas été clairement justifiée. Le projet OOXML se définit lui-même comme un ensemble de vocabulaires XML pour documents de traitement de textes, de tableurs et de présentation, assorti de règles de conditionnement (packaging) des fichiers bureautiques (3). La norme ODF, de son côté, se décrit comme un schéma XML pour les applications bureautique, notamment (mais non limitativement) les textes, feuilles de calcul, présentations (4) . Difficile dans ces conditions de trouver une complémentarité sans une analyse plus poussée et nécessairement politique. Microsoft et l'ECMA ont dès le départ pris position à ce sujet : selon eux, même s'il existe de forts recouvrements, les deux standards sont en réalité complémentaires et adressent des besoins différents. Mais cette réponse soulève à son tour deux questions : quelle est la liste précise des applications correspondant le mieux aux possibilités de chacun des deux standards n'a jamais été discutée ni même proposée, et pourquoi ne pas étendre les fonctionnalités du premier des deux standards (ODF) de manière à occuper tout le terrain ? À ce jour aucune des deux questions n'a été sérieusement discutée à ma connaissance. Il serait grand temps de s'en préoccuper.

La coexistence de normes concurrentes dans un même domaine (qu'il s'agisse de formats, de protocoles ou d'interfaces) est toujours coûteuse ; elle a pour effet de compartimenter le marché et de restreindre la liberté de choix des utilisateurs en faisant obstacle à la compatibilité entre produits concurrents. Il est donc préférable d'inciter les fournisseurs à converger vers des normes communes plutôt qu'à développer des normes concurrentes. C'est avec raison que les évangélistes de Microsoft demandent aux agences de normalisation de ne pas accorder sans discernement la "prime au premier arrivé", c'est-à-dire de rejeter a priori tout format bureautique concurrent d'ODF. Mais il ne faut pas non plus inverser la "charge de la preuve" : c'est à celui qui veut introduire un standard concurrent de démontrer que le standard existant est inadapté ou insuffisant. Et quand bien même cette démonstration serait apportée, il convient de chercher d'abord à enrichir le standard existant plutôt que de bâtir un standard rival dont l'existence même et de nature à brouiller les pistes.

La position de la France, déterminée par l'AFNOR au soir du 3 septembre 2007, est très intéressante à cet égard. Le public retiendra surtout que la France a dit "non" au projet Open XML, mais ce "non", en vertu des règles de décision imposée par l'ISO, pourrait tout aussi bien se traduire par un "oui mais". Un "oui mais" qui (mieux vaut tard que jamais) tombe finalement dans la logique de l'orientation donnée le 10 avril 2007 par le Ministre Délégué à l'Industrie qui, en réponse à une question parlementaire relative aux formats bureautiques, disait notamment "Pour éviter un conflit de normes, qui serait préjudiciable aux gains attendus du cadre normatif du RGI (5) à moyen et long terme, les représentants de l'État privilégient une position qui n'aboutisse pas à deux normes concurrentes mais à l'enrichissement de la norme existante". En d'autres termes, la France ne se prononce ni pour la "prime au premier arrivé" ni pour la "cohabitation", et vote en réalité pour un format bureautique de convergence. Cette convergence est-elle un objectif réaliste ? Techniquement, c'est certain. Politiquement, c'est une autre histoire.

La réponse de l'AFNOR est intéressante et surtout originale à un autre point de vue. Cette réponse contient une proposition très audacieuse mais qui devrait avoir le mérite de provoquer, à travers la suite qui lui sera donnée par les principaux intéressés, à savoir l'ECMA bien sûr mais surtout Microsoft, une mise au point sur l'agenda politique réel de ce projet.

L'AFNOR propose une chirurgie lourde visant à dépouiller Open XML de tous ses attributs considérés comme "douteux" dans le cadre d'une norme ISO, à savoir notamment les références à des applications "propriétaires" et autres fonctionnalités dites "dépréciées" dont la présence se justifie par des besoins de compatibilité avec les formats Microsoft Office anciens (et encore largement actuels). La spécification ainsi épurée, nommée "OOXML-Core", serait en outre rationalisée et simplifiée par élimination des incohérences et des redondances internes.

On peut d'ores et déjà s'interroger sur l'impact qu'aura la position française auprès de l'ISO. Cette position pourrait (et sera) interprétée de diverses façons. On pourrait la qualifier, au choix, de constructive ou de dévastatrice. Peut-être l'AFNOR a-t-elle voulu trouver une issue politiquement correcte en agrémentant son vote négatif d'une proposition qui donne à penser que tout le monde a gagné. Si c'est le cas, la violence de la réaction de Microsoft montre déjà clairement que c'est raté !

De son côté, avant même que la France ne se soit exprimée, l'ECMA avait proclamé que tous les commentaires ou objections seraient pris en considération en vue d'améliorer la spécification (6) . Il n'est pas douteux que, dans les mois à venir, de nombreuses erreurs techniques ou éditoriales seront corrigées. Je suis beaucoup plus dubitatif pour ce qui concerne les projets de restructuration de l'AFNOR. Microsoft les dénonce dès à présent comme incompatibles avec l'économie générale du standard, et il est peu probable qu'elles ne seront pas appliquées. Mais elles auront peut-être le mérite de poser indirectement les bonnes questions, celles qu'on aurait dû poser au début, et qui concernent le véritable agenda politique d'Open XML. J'y reviendrai dans la suite de cet article.

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1 À Armes Égales, Rapport au Premier Ministre, Bernard Carayon, Député du Tarn, 2006
2 Draft International Standard
3 “This Part is one piece of a Standard that describes a family of XML schemas, collectively called Office Open XML, which define the XML vocabularies for word-processing, spreadsheet, and presentation documents, as well as the packaging of documents that conform to these schemas”.
4 “This document defines an XML schema for office applications and its semantics. The schema is suitable for office documents including text documents, spreadsheets, charts and graphical documents like drawings or presentations, but is not restricted to these kinds of documents."
5 Référentiel Général d'Interopérabilité



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