Rob Levy, CTO de BEA
Les DSI ne pourront pas résister au social computing

Publié le 08 December 2007

20071208_02Popularisé par des services comme Facebook, Faily Motion, Twitter... le Web 2.0 frappe aux portes de l'entreprise. Mais les DSI, qui ne sont pas des Digital Natives, ont plutôt tendance à freiner leur entrée. Le phénomène n'est pas nouveau, on l'avait connu aux premiers temps de la micro-informatique, puis de l'informatique mobile. Le phénomène du social computing est d'une plus grande magnitude, estime Rob Levy, CTO de BEA. Les DSI qui vont en tirer parti donneront à leur entreprise un avantage concurrentiel. Propos recueillis par Guy Hervier.

 

 

Depuis quelques années, la consolidation dans le secteur du logiciel s'est accélérée et le nombre d'introduction en bourse a eu tendance à diminuer. Comment analysez-vous cette tendance ?

 

Rob Levy : De deux manières, sur les plans business et technologique. Sur le premier, je ne suis pas sûr que le nombre d'IPO est  diminué par rapport à ce qu'il était avant l'explosion de la bulle. Les sociétés s'introduisaient alors en bourse après s'être développées, avoir gagné de l'argent et conquis des centaines de clients. L'IPO venait pour les aider à poursuivre leur développement. Après cela, on a connu une période où l'IPO était devenu un moyen de lever des fonds rapidement à partir d'une simple idée. Ce n'est pas un modèle économique tenable. En fait, il n'y pas moins d'IPO que de folles IPO. Nous sommes sans doute revenus à une situation plus saine où l'on jauge une entreprise sur des résultats concrets et non à partir de chiffres jetés sur des transparents. C'est ce qui prévalait du temps du « brick and mortar ». La capitalisation boursière de la plupart des éditeurs de logiciels est égale à 10 % de ce qu'elle était au plus haut avant l'explosion de la bulle. Mais c'est sans doute une valeur plus réaliste. VMWare est un exemple type d'une introduction « normale » après un développement réussi de l'entreprise.

 

Sur le plan technologique, on assiste à une  explosion de logiciels en tout genre basés sur  les réseaux sociaux. Le concept du « social computing » basé sur ce que l'on appelle le « crowdsourcing » va dépasser le seul phénomène de Facebook et de nombreuses plate-formes vont aspirer à offrir cette possibilité d'interaction sociale. L'iPhone par exemple permet ce type d'interaction avec une application simple qui permet  de déposer des sortes de post-it électroniques (yellow stickies) sur les choses que l'on observe au cours d'une journée et qui enrichissent une base de connaissance pouvant être consultée, partagée et enrichie par les autres internautes.

 

20071208Google a marqué une étape décisive, par vraiment au niveau de la recherche sur Internet en soi mais dans le lien entre cette activité et une caractéristique fondamentalement humaine qui est l'intuition. Et qui permet à chacun de bénéficier de la connaissance accumulée par l'ensemble des recherche effectuées sur Internet. Et là, il n'y pas de développement d'algorithmes complexes, juste de l'expérience accumulée et réutilisable.  Le « crowdsourcing » est l'élément fondamental qui change Internet. Même si ce n'était pas leur intention, les créateurs de Google sont à la base de ce social computing.

 

Il y a une véritable explosion avec le social computing et des phénomènes qui ne sont pas sans rappeler la première explosion de la bulle Internet. Qu'en pensez-vous ?

R.L. : Rappelez-vous, il y a quelques années, AOL, Yahoo, MSN bataillaient pour insérer le plus d'infos possible sur leur site et attirer ainsi les internautes avec beaucoup de possibilités de personnaliser la page d'accueil. Google est venu avec une interface dont la simplicité était digne de celle que l'on a connu du temps du DOS : juste une ligne permettant d'accéder à tout l'Internet. Une seule et simple ligne et vous pouvez ainsi explorer tout le cyberespace. L'évolution rapide du Social Computing me laisse craindre une sorte de Bulle 2.0 car le ticket d'entrée pour proposer un service dans ce domaine, tant sur le plan technique que financier est très faible.

 

Réaliser l'application qu'offre Facebook est techniquement très simple par rapport à, disons, développer un serveur d'application comme WebLogic. D'ailleurs, le nombre de projet dans ce domaine du social computing est considérable avec parfois des idées plus farfelues les unes que les autres. Ensuite, il suffit qu'un projet attire l'attention d'un investisseur pour donner de la valeur à un projet comparable et c'est  ainsi qu'on construit une bulle. Cela ne veut dire que c'est ensuite facile de continuer. Il faut en particulier une application qui soit en particulier scalable.  Prenez l'exemple de cette lycéenne qui a créé myyearbook.com, c'est typique.

 

Cela peut-il s'appliquer à l'entreprise ?

R.L. : Sans doute, mais il y a encore une différence d'approche. Dans l'IT traditionnel, l'interface est encore compliquée. Dans le consumer, on n'apprend à se servir de YouTube ou de Facebook, on s'en sert.  La magie pour que ces technologies réussissent est de masquer la complexité derrière, mais aussi leur objectif. C'est le message de Don Tapscott dans son dernier livre The Naked Corporation. Quand vous entrer dans une pièce, vous appuyez sur l'interrupteur pour avoir de la lumière sans vous poser de question et sans savoir ce qu'il y a derrière comme infrastructure. Si vous demandez à un technicien comment faire pour télécharger une vidéo, il vous donnera une explication technique complexe. Partager toute l'information avec tout le monde est une idée qui effraie les DSI.

 

20071208_01Avec YouTube, vous n'avez pas besoin de comprendre comment ça fonctionne. Vous le faites, c'est tout à partir de quelques clics seulement. C'est une application qui n'offre qu'un service. L'utilisation de ce type d'application va exploser dans les entreprises avec l'arrivée des jeunes qui les utilisent dans leur vie de tous les jours. Il faudra que les entreprises s'adaptent à leur mode de fonctionnement multitâche, car ces jeunes qui arrivent dans le monde du travail ne supporteront pas le décalage entre les deux mondes.

 

On parle beaucoup de symptôme d'A.D.D (Attention Deficit Disorder) chez les jeunes, mais c'est désormais leur manière de fonctionner. L'homme est naturellement multitâche et la technologie permet désormais de le faire. Bien sûr, certaines activités requièrent une attention plus soutenue. Nous sommes en train de passer de l'ère de l'automatisation à celle de l'interaction. Et si l'IT ne leur fournit pas tous ces outils, ceux que l'on appelle les Digital Native (ou encore Gen Y) trouveront une alternative pour y avoir accès. Le social computing n'est pas une mode, c'est un nouveau mode opératoire. Jusqu'ici, les DSI (pour la plupart) interdisent l'utilisation d'application comme Facebook ou Twitter derrière le firewall de l'entreprise car ils affirment que c'est dangereux. Mais c'est peine perdue car ils ne pourront pas résister à cette vague. Par ailleurs, le social computing a beaucoup à offrir à l'entreprise.

 

Prenez par exemple les architectures SOA et les services Web. Ils sont supposés être réutilisables, mais il faut savoir le service qu'ils peuvent rendre, ce qui n'est simple. La notion de réutilisation est très ancienne, elle n'a jamais très bien fonctionné. Pourquoi, parce qu'elle était basée uniquement sur les technologies. Mais imaginez qu'on leur attache des smart tags décrivant ce que les utilisateurs font avec. Par exemple, vous pourrez accéder beaucoup plus facilement à un service en utilisant des mots clés tels RH, embauche, salariés. Cela change complètement la perspective. Et la description du service s'améliore au fur et à mesure que les personnes l'utilisent. La perspective est en train de s'inverser. Avant, dans les DSI, rien n'était possible sauf ce qui était autorisé. Avec le social computing et pour en tirer le meilleur parti, on entre dans un monde où tout sera permis sauf ce qui est explicitement interdit. Et la technologie va finalement s'adapter aux besoins de l'entreprise et non le contraire comme c'est le cas depuis le début de l'informatique.

 

Le social computing suppose de larges communautés d'utilisateurs. Comment les PME vont-ils pouvoir en bénéficier ?

R.L. : Il pourra s'appliquer à des communautés de PME partageant les mêmes problématiques. Ce qui ne les obligent pas de partager toutes leurs données bien sûr. Les informations stratégiques resteront  dans le cadre de l'entreprise.

 

Qu'est-ce qui manque encore pour que ce que vous décrivez se réalise ?

R.L. : Deux choses. D'abord, une approche unifiée, la plupart des outils existent mais ont des interfaces différentes. Ensuite, une évolution de l'IT. Aujourd'hui, la DSI fournit des services au reste de l'entreprise. Demain, elle proposera une plate-forme pour l'innovation rendant la technologie invisible aux utilisateurs et permettant de séparer technologies et business processes comme le dit Dan Tapscott.

 

Cette évolution  va être complexe pour BEA en terme de visibilité car vous développez des produits d'infrastructure ?

R.L. : Non, car c'est là une évolution de ce que nous proposons déjà avec nos outils d'Aqualogic BPM. Encore aujourd'hui, si vous souhaitez utiliser ces outils, vous devez connaître comment ils fonctionnent. Dans 5 ou 10 ans, ils auront des interfaces qui permettront aux utilisateurs de les manipuler sans connaître la technologie qui les supportent.


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