Dossier Microsoft (première partie)
Microsoft à la croisée des chemins
Publié le 16 February 2008
L'article qui suit constitue le premier volet d'un dossier consacré à Microsoft qui sera publié en cinq parties traitant chacune d'une thématique différente.
PREMIERE PARTIE
Jamais sans doute dans ses trente ans d'histoire, Microsoft ne s'est trouvé dans une situation aussi délicate qu'aujourd'hui. Quelques mois avant la quasi retraite de son fondateur Bill Gates, Steve Ballmer est désormais seul, ou presque, en charge de la destinée de l'éditeur. C'est lui qui est en première ligne dans la tentative en cours du rachat de Yahoo dont nul ne sait si elle aboutira et surtout qu'elles en seraient les conséquences en cas de succès de l'opération.
On peut penser, sans dramatisation excessive, que Steve Ballmer joue sa tête et Microsoft une bonne partie de son avenir dans ce bras de fer dont le résultat risque de ne pas émerger clairement avant plusieurs mois, voire plusieurs années. En proposant de racheter Yahoo, Microsoft casse sa tirelire et envisage même de recourir à l'emprunt pour la première fois de son histoire. Le pari est ambitieux, les enjeux sont considérables, les défis sont herculéens et beaucoup s'inquiètent de la démesure d'un tel projet, concrétisé par son coût astronomique de 44 millards de $ qui confère un bonus de plus de 60 % à l'action Yahoo. Dans ces conditions, pourquoi jouer un tel coup de poker et pourquoi maintenant ?
Microsoft est dans une situation paradoxale
Lors de la présentation de ses résultats du quatrième trimestre, Microsoft est la seule entreprise à avoir annoncé des résultats dépassant les prévisions et à avoir relevé ses prévisions pour les prochains trimestres. Ni Apple, ni Google, ni Cisco n'ont pu en faire autant et ont vu leur cours de bourse plonger faute de pouvoir rassurer les investisseurs. Malgré une réputation peu flatteuse, Windows Vista s'est commercialisé à 100 millions d'exemplaires, les ventes d'Office 2007 se sont bien comportées l'année dernière, Windows Server continue à être en tête du marché des serveurs et Microsoft est en passe de réussir une nouvelle percée en entreprise avec SharePoint, Communications Server ainsi que sa plateforme de Business Intelligence. Les ventes de la Xbox 360 dépassé l'année dernière celles de la PS3, sans néanmoins détrôner la Wii, et même le secteur de la publicité en ligne donne quelques signes de progrès après le rachat d'aQuantive l'année dernière.
Et pourtant, Microsoft est en butte à une vague de périls sans précédents
Apple renaît de ses cendres et connaît un quasi doublement de ses parts de marché de Mac OS X au détriment de Windows ; après seulement quelques mois sur le marché les ventes de l'iPhone aux Etats-Unis dépassent celles de Windows Mobile pourtant introduit en 2002. Le Zune de Microsoft reste un « joke » face à l'iPod. Les parts de marché de Google continuent à progresser tandis que Live Search se morfond. Une nouvelle vague d'applications hébergées dans le « cloud » émerge avec pour ambition de rendre Office obsolète. Oracle continue à se développer en poursuivant une stratégie de rachat ambitieuse, le récent rachat de BEA donnant à cet éditeur une plateforme de développement de plus en plus complète face à l'offre de Microsoft. IBM mène la charge contre la ratification par l'ISO d'Open XML et continue à pousser ses pions en promouvant l'Open Source.
De plus en plus de clients, d'administrations, de gouvernements sont intéressés par l'Open Source, autant pour des raisons politiques (faire contrepoid à la domination des éditeurs américains), qu'économiques. Et puis il y a la Commission Européenne qui ne semble pas prête à laisser Microsoft vaquer librement à ses occupations. Enfin, on assiste à une phase de mutation dans laquelle les utilisateurs sont en train de prendre le pouvoir sur les directions informatiques en s'équipant à tour de bras, en expérimentant les nouveaux usages du Web, en devenant des utilisateurs avisés qui vont exercer une pression de plus en plus forte sur les choix d'outils que l'entreprise mettra à disposition de ses collaborateurs. Si Microsoft a l'oreille de beaucoup de directions informatiques, il n'en va pas (plus) de même en ce qui concerne le grand public.
De tous ces périls, c'est sans doute le risque de laisser filer le marché lucratif de la publicité en ligne et de donner ainsi les moyens à Google de développer une offre de type « SaaS » qui puisse un jour concurrencer Office qui est le plus sérieux. C'est cette considération qui a amené Steve Ballmer à lancer son offensive sur Yahoo, tout comme Bill Gates et Steve Ballmer avaient en 2001 décidés de lancer la Xbox pour contrer l'emprise croissante de Sony sur le loisir multimédia.
Ce dossier, dont le présent article constitue le premier volet, a pour objet de faire le point sur Microsoft au début de 2008 en couvrant les cinq aspects suivants sur cinq jours :
- Microsoft face à de nouveaux défis
- La position de Microsoft sur le poste de travail
- La plateforme serveur et système
- Les ambitions de Microsoft dans le domaine de la productivité d'entreprise
- Les investissements de Microsoft dans le développement
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MICROSOFT FACE A DE NOUVEAUX DEFIS
En préambule à ce premier volet, il importe de considérer qu'au-delà d'une offre très riche et d'une organisation complexe, l'activité de Microsoft peut se résumer à trois domaines : la plateforme logicielle (Windows, Office et l'offre serveur, .NET, ...), le hardware (Xbox, le Zune, les souris et claviers) et enfin le domaine en pleine expansion qui recouvre le « search » et la publicité.

Le premier domaine, celui de la plateforme logicielle, représente le cœur de métier de Microsoft, son activité historique et c'est sur cet aspect que nous allons nous concentrer même si les trois domaines ci-dessus entretiennent des liens de plus en plus étroits via la plateforme « Live ».
I - SaaS vs Software + Services
Avec la généralisation des connexions haut débit, le WiFi, l'arrivée prochaine du WiMax et la pénétration croissante des smartphones, les conditions sont réunies pour le basculement progressif d'un mode occasionnellement connecté à un mode où l'ensemble des ressources (qu'il s'agisse des données comme des applications, voire du système) seront accessibles à travers l'Internet, en tous lieux et de façon quasi permanente.
Ce nouveau modèle, appelé « cloud » computing est mis en avant par un nombre croissant d'éditeurs parmi lesquels on compte Zimbra (une suite d'outils de collaboration rachetée par Yahoo), Zoho (une suite bureautique), Salesforce et bien sûr Google. Ce dernier met en avant son offre Google Docs pour les particuliers et Google Apps pour les entreprises qui toutes deux visent à offrir une alternative économique à la suite Office qui a dominé jusqu'ici. Google vient d'ailleurs de mettre à jour Google Apps en y ajoutant des fonctions de collaboration pour commencer à se rapprocher de ce que permet SharePoint de Microsoft.
Si à ce jour, on n'assiste pas à une défection significative des utilisateurs d'Office (les ventes d'Office 2007 sont même en net progrès par rapport aux ventes d'Office 2003 sur une période équivalente), beaucoup pensent qu'il ne s'agit que d'une question de temps avant que l'offre de Google ou d'autres éditeurs ne parvienne à maturité et représente un danger pour l'une des « vaches à lait » de Microsoft (l'autre étant Windows).
Cette menace pèse également sur le marché de l'entreprise. Le succès de Salesforce.com, un éditeur créé par un ancien d‘Oracle, dans le CRM a légitimé le modèle SaaS (Software as a Service) en mettant en évidence les bénéfices de cette approche en matière de flexibilité, d'absence de coûts de déploiement et de rapidité d'évolution. SAP s'intéresse de près à ce modèle et l'on peut pronostiquer que l'arrivée à maturité de la virtualisation va encore renforcer l'attrait économique du modèle en réduisant encore un peu plus les coûts d'hébergement de ces applications.
Face à cette menace, Microsoft ne reste pas inerte, l'éditeur ayant déjà exploré le business model de l'ASP (Application Service Provider) à la fin des années 90, juste avant l'éclatement de la bulle .com.

L'articulation Software + Services
La réponse marketing de Microsoft tient dans l'acronyme « S+S » ou Software + Services. Ce raccourci a pour objet de signifier que la vision de Microsoft consiste à augmenter la valeur du logiciel présent sur un poste de travail en y ajoutant des services Internet.
Un bon exemple de cette approche peut se trouver dans l'offre « Office Live Workspaces » qui consiste à ajouter des services de partage et de collaboration aux applications Office. La combinaison de ces deux offres : Office sur le poste de travail et Office Live Worskpace sur le web, permet à l'utilisateur de conserver la richesse fonctionnelle et l'ergonomie d'Office tout en bénéficiant de la possibilité de partager certains de ses documents, et ainsi de collaborer, avec qui bon lui semble.

Ce principe qui consiste à augmenter les fonctionnalités d'un logiciel au moyen de services Web est déjà à l'œuvre dans de nombreux produits : Windows Update donne automatiquement accès aux mises à jour de Windows dés que celles-ci sont disponibles. Xbox live étend considérablement l'interêt de cette console en y ajoutant 10 millions de partenaires potentiels, ce réseau constituant sans doute l'argument majeur de cette offre vis-à-vis des consoles de Sony et Nintendo.
Microsoft estime que la confrontation entre un modèle « offline » où l'ensemble des ressources sont locales et une vision « online » dans laquelle le système, les applications et les données seraient téléchargées, est caricaturale et surtout non optimale. L'éditeur fait remarquer qu'il serait dommage de se priver de la puissance d'un PC, d'un portable ou d'un smartphone pour enrichir l'expérience utilisateur d'une ergonomie riche qui fait habituellement défaut sur les applications Web. Une interface utilisateur avancée requiert une puissance de calcul locale qui est justement disponible sur un PC, un smartphone ou un portable. Ce qui fait la force de l'iPhone, c'est la qualité et la souplesse de son interface. Le principal atout d'.Office 2007 consiste dans son interface novatrice.
Qui plus est, Microsoft compte tirer parti des gains de performance des futures générations de processeur pour étendre les services de Windows avec la reconnaissance vocale (déjà présente dans Vista) ainsi qu'une interface « touch » comme celle démontrée dans « Surface ».
Dans le domaine de l'entreprise, Microsoft propose également une gamme de services pour ses applications serveurs à l'instar d'Exchange Hosted Services qui offre des services de filtrage d'emails en vue de bloquer les virus, chevaux de troie et spams des emails qui sont adressés à l'entreprise. Microsoft propose également Office Live Meeting qui est un service de vidéoconférence qui vient compléter Office Communicator.
Pour ses applications serveurs, Microsoft a clairement indiqué qu'il donnerait le choix pour tous ses produits entre trois modes : le mode traditionnel, que Microsoft appelle « On Premise », qui consiste à installer et configurer une application s'exécutant au sein de l'infrastructure IT de l'entreprise ; un mode « Partner Hosted » où l'application est hébergée chez un partenaire comme dans le cas des services de messagerie d'Orange basés sur Exchange et enfin un mode « Microsoft Hosted » dans lequel Microsoft héberge lui-même tout ou partie des applications du système d'information de l'entreprise. Ce mode, en cours de test pour certains clients comme Energizer, est susceptible d'être proposé à terme à toute entreprise qui respecte certains critères tels que le nombre de postes à gérer qui devrait au moins se monter à 5 000.
Dynamics CRM 4.0 récemment annoncé illustre cette stratégie, ce produit ayant été conçu pour être accessible on line, afin de constituer une réponse à l'offre de Salesforce, tout en étant disponible de façon « classique » au travers d'une installation dans l'infrastructure physique d'une entreprise.
II - L'écosystème de Microsoft vs l'intégration verticale à la Apple
Dire que depuis quelques années Apple fait de l'ombre à Microsoft relève de l'euphémisme. La renaissance d'Apple au moyen de l'iPod depuis 2001, puis de l'iPhone plus récemment se traduit de plus en plus par une popularité croissante de Mac OS X au détriment essentiellement de Windows.
Ce phénomène fera l'objet d'une analyse détaillée dans le prochain volet de ce dossier consacré au poste client, l'objectif étant ici de considérer les limites du modèle industriel de Microsoft, de ce que l'on appelle communément son écosystème.
En quoi cet écosystème consiste-t-il et en quoi diffère-t-il du modèle d'Apple ?
Le modèle industriel de Microsoft repose sur une séparation des rôles entre différents acteurs qui participent ensemble à une chaîne de valeur. A la base du modèle se trouvent les fondeurs, principalement Intel et AMD. Au nouveau supérieur se situent ce que dans l'industrie IT on appelle les OEM (HP, Dell, Lenovo, Acer, Toshiba, ...). Au dessus encore, on trouve les éditeurs de logiciels système parmi lesquels Microsoft bien sûr, mais aussi les différentes distributions Linux. Au niveau encore supérieur vont se situer d'autres éditeurs, parfois les mêmes comme dans le cas de Microsoft, qui vont proposer des applications (Adobe, Oracle, Symantec, Citrix, Sage, ...).
Enfin, la dernière couche comprend tous les acteurs qui participent à la commercialisation et aux services qui accompagnent la vente de machines et de logiciels (conseil, financement, installation, paramétrage, développement et support). Dans un tel modèle, chaque acteur conserve son autonomie de décision et d'action et est en principe libre d'innover pour se démarquer des autres acteurs opérant dans la même couche.
Ce modèle qui a fait le succès de l'industrie du PC depuis le début des années 80, et par là même qui a fondé la fortune de Microsoft, est soudain remis en cause par un modèle fondé sur une intégration verticale réinventée par Apple, intégration qui n'est pas sans rappeler les principes à la base de certains empires industriels du 19ème siècle dans la métallurgie ou plus récemment dans le pétrole.
Contrairement à l'écosystéme décrit précédemment, Apple concentre entre ses mains un pouvoir de décision qui englobe plusieurs de ces niveaux. Apple en tant qu'éditeur de Mac OS X, constructeur de Macintosh (sans oublier l'iPod et l'iPhone) et propriétaire de centaines d'Apple Store concentre entre ses mains plus de pouvoirs de décisions que Microsoft, Dell, Sage et la FNAC pour prendre une comparaison. Cette concentration permet à Apple d'apporter à son offre une cohérence et une intégration qui fait souvent défaut à l'écosystème PC dans lequel chaque acteur poursuit une stratégie qui lui est propre sans réel souci du résultat d'ensemble, en tout cas jusqu'à aujourd'hui.
Le produit de cette intégration réussie se trouve dans un « branding » et une image maîtrisés par Apple, par un design cohérent qui transparait aussi bien dans les produits que dans les boutiques et la publicité, et enfin par une intégration technique qui fait des machines d'Apple (je n'ose dire des PC) des outils performants qui, sacrilège, font tourner Windows parfois mieux qu'un PC !
La raison de ce paradoxe tient au fait qu' Apple joue une partie plus facile que celle de Microsoft en ce sens où ils maîtrisent les différents composants qui constituent leur offre et qu'ils sont donc en mesure d'optimiser l'intégration de ceux-ci. L'éditeur de Seattle, a contrario, doit dépenser des efforts considérables pour s'assurer que les dizaines de milliers de périphériques présents sur le marché soient supportés dans Windows et ceci quelle que soit la combinaison de ces périphériques dans une configuration PC. L'absence ou la mauvaise qualité de certains drivers est précisément une des causes de la mauvaise réputation de Vista.
L'industrie du PC s'est effectivement quelque peu endormie depuis quelques années et Apple est heureusement arrivé pour réveiller des acteurs qui, pour la plupart, avait oublié le sens des termes innovation, marketing et design. On raconte qu'à une époque pas si éloignée, des membres du conseil d'administration de Dell avait voulu se défaire de leur département design qui selon eux n'avait aucune utilité ! Pour beaucoup d'OEM, la production de PC se résumait à une question de logistique, de puissance d'achat des composants et de stratégie commerciale. On peut les en excuser puisque Microsoft leur avait ôté de facto toute autonomie de décision concernant les fonctionnalités du système d'exploitation. Microsoft s'était sans doute également senti quelque peu hors d'atteinte, ce qui a conduit l'éditeur à une certaine complaisance en privilégiant un agenda technique et business à l'innovation.
Le modèle a montré ses limites quand une des composantes, Vista en l'occurrence, n'a pas tenu ses promesses et a donné à Apple l'occasion de foncer dans la brèche pour exploiter l'avantage.
Microsoft était tellement sûr du succès annoncé de Vista qu'il s'est très vite arrêté de promouvoir son nouveau système en laissant le champ de la communication libre à Apple. Finalement conscient du danger, Steve Ballmer vient d'annoncer que Microsoft investirait significativement pour mieux faire connaître les bénéfices de Vista au grand public.
Le modèle d'Apple signifie-t-il la fin de l'écosystème PC ?
On peut évidemment en douter pour plusieurs raisons. Le succès d'Apple a servi de catalyseur pour réveiller un écosystème endormi. Microsoft réalise tardivement mais sûrement l'importance de l'utilisateur final dans les décisions d'achat et est en train de réorienter le développement de ses futures versions de Windows (Windows 7 pour le PC et Windows Mobile 7 pour les smartphones) en donnant la priorité à la qualité de l'interface utilisateur et en mettant au second plan les caractéristiques techniques. Microsoft va pousser plus que jamais ses partenaires OEM à produire de nouvelles générations de machines qui puissent devenir aussi attractives que des Macintosh. D'ailleurs ces constructeurs avaient déjà compris le message comme en témoignent les offres VAIO de Sony ou les derniers modèles intégrés de Dell.
Heureusement pour Microsoft et ses partenaires, Apple part de loin. S'il atteint aujourd'hui les 7 % de parts de marché aux Etats unis, cette avancée reste gérable simplement parce qu'il faudrait des années d'inaction de la part de l'industrie du PC pour réellement faire bouger les lignes.
L'autre limite du modèle d'Apple tient à l'isolement du constructeur. Celui-ci à la réputation notoire d'être un partenaire peu fiable, Motorola et HP peuvent en témoigner. Si les opérateurs qui distribuent l'iPhone étaient libres de leur communication, on pourrait s'attendre à des commentaires peu amènes quant à la politique commerciale d'Apple. Le réseau de distribution (celui qui n'est pas contrôlé par Apple) entretient des relations difficiles avec le constructeur et le jour où les produits d'Apple ne rencontreront plus le succès escompté, on peut s'attendre à des remises en question rapides quant à la place accordée aux produits de la marque à la pomme.
Apple est un constructeur qui vise le segment haut de gamme et donc un public fortuné. En cas de retournement de marché et de pression sur le pouvoir d'achat, ce positionnement risque de poser problème.
Enfin, Apple est essentiellement concentré sur le grand public là où Microsoft était sans doute trop focalisé sur l'entreprise. Apple cultive un goût du secret et nourrit une prédilection certaine pour les effets d'annonce qui sont certes efficaces quand il s'agit de créer du buzz auprès du grand public mais sont contre performantes quand il s‘agit de s'adresser à des directions informatiques. Une des forces de Microsoft réside dans son effort de transparence concernant la roadmap de ses produits. Cela ne veut pas dire que les calendriers annoncés sont systématiquement tenus ou que les fonctionnalités annoncées soient toujours au rendez vous (témoin les retards de Vista et l'abandon de WinFS) mais cette démarche est certainement plus appréciée des DSI qui préfèrent une communication ouverte de la part de leurs fournisseurs au fait d'avoir à attendre MacWorld pour savoir à quoi s'en tenir.
III - La montée de l'Open Source
D'année en année, le phénomène Open Source continue à générer une couverture importante en étant généralement présenté par ses supporters comme la solution face aux offres fermées des solutions propriétaires et comme une garantie d'indépendance étant donné que, par définition, les sources sont accessibles. Son prix, ou parfois son absence de prix, constituent un attrait supplémentaire non négligeable particulièrement pour des organismes à caractère public dont les ressources disponibles pour des investissements logiciels sont souvent limitées et dans certains cas inexistantes. L‘Open Source apparaît enfin, notamment en Europe ou dans certains continents, comme une garantie d'indépendance vis-à-vis de l'hégémonie américaine symbolisée à son corps défendant par Microsoft.
Les revenus générés par le monde Open Source devraient passer selon IDC de 1,8 milliards $ en 2006 à 5,8 milliards $ en 2011. Ce qui représente une croissance de 26 % par an, bien au-delà de la croissance attendue du logiciel commercial.
Ces perspectives sont à l'origine des appétits que manifestent de plus en plus les acteurs traditionnels de l'industrie pour ces plateformes, intérêt qui est à l'origine des mutations suivantes : ce que l'on appelle communément l'Open Source est en train de vivre une transformation radicale en devenant l'otage consentant de la stratégie des grands acteurs de l'industrie. L'Open Source, à l'origine mouvement quasi libertaire porté par des développeurs indépendants, est progressivement intégré au catalogue des constructeurs ou éditeurs pour devenir un argument marketing au service d'une stratégie commerciale. Le rachat récent de MySQL par Sun, celui de Zimbra par Yahoo ou encore l'acquisition de Xensource par Citrix participent de ces mouvement de rachats et de consolidation des offres du marché. Les revenus Open Source d'IBM égalent ceux de Red Hat, l'acteur pourtant le plus important de ce secteur.
Devant ces évolutions on ne peut s'empêcher de penser que les développeurs Open Source rentrent dans le rang et cherchent légitimement à capitaliser sur les années d'effort qu'ils ont investis dans le développement de leurs plate-formes.
Cette mutation en cours appelle une évolution tout aussi radicale dans le regard que l'on porte sur la nature de l'Open Source. De fait, la distinction quasi philosophique qui opposait logiciels propriétaires et logiciels libres perd de plus en plus de son contenu. Il est désormais difficile de considérer l'offre Xenserver de Citrix comme autre chose qu'une offre logicielle de même nature que celle de VMware ou celle de Microsoft. Qu'en sera-t-il demain de l'offre MySQL maintenant que Sun en contrôle les évolutions ? Si certains pans de l'Open Source continuent de rester indépendants, la tendance est à la normalisation de cette activité. On peut donc s'attendre à une lente convergence entre ces catégories de logiciels jusque là opposées.
Pour la plupart des entreprises, ce débat entre systèmes « ouverts » et « fermés » n'a que peu de sens. Ce qui importe pour toute direction informatique c'est de pouvoir s'appuyer sur une plateforme logicielle qui soit supportée par un acteur de confiance. Ce qui intéresse les DSI qui font un choix WebSphere, c'est plus la garantie du support d'IBM que le caractère ouvert de certains de ses composants.
Microsoft et l'Open Source
En quelques années, Microsoft a considérablement évolué dans son attitude vis-à-vis du mouvement Open Source. Après être initialement passé par une phase franchement hostile, l'éditeur a progressivement changé de ton sur ce sujet jusqu'à adopter aujourd'hui une démarche éminemment pragmatique caractérisée par la collaboration avec ce mouvement. Par collaboration, il faut entendre les efforts de Microsoft en direction des acteurs de l'Open Source pour qu'ils fassent de Windows une de leurs plateformes cibles, si ce n'est leur plateforme de prédilection.
On peut citer à ce sujet la collaboration avec JBoss qui découle de ce que la moitié des clients JBoss ont pour plateforme d'exploitation cible Windows Server. A cet égard, il est bien sûr préférable pour Microsoft de voir des applications JBoss tourner sur Windows plutôt que sur Linux.
Depuis plusieurs années, Microsoft investit pour faire de Windows Server & d'Internet Information Server une plateforme optimisée pour la communauté PHP. L'idée étant de faire de WIMP (Windows Server, IIS, MySQL et PHP) une alternative à LAMP (Linux et Apache à la place de Windows & IIS).
Ditto concernant l'initiative IronPython qui vise à intégrer le langage Python sur .NET. Mentionnons également le travail réalisé avec MySQL pour optimiser les performances de ce moteur sous Windows Server ou encore l'invitation faite à la fondation Mozilla de venir passer quelques jours sur le campus Microsoft de façon à optimiser FireFox sur Vista.
Dans tous ces exemples, Microsoft cherche à accroître l'attrait de la plateforme Windows, en renforçant l'écosystème qui en découle, plutôt que de faire obstacle à des projets Open Source au motif que cela nuit au succès de ses propres applications. Une attitude en partie schizophrénique mais profondément pragmatique et sans doute en partie à l'origine du succès que connaît Windows sur le marché du serveur.
Microsoft compte renforcer son action dans ce domaine en poussant les ISV Open Source à tirer parti des services d'identification et de contrôle d'accès d'Active Directory, à s'intégrer avec l'offre System Center en écrivant des Management Packs destinés à Operations Manager et va même jusqu'à suggérer d'utiliser le client Office en frontal d'applications Open Source...
Les autres initiatives en direction de l'Open Source
Microsoft par ailleurs mène depuis plusieurs années un certain nombre d'initiatives « Open Source » comme le développement du site Codeplex (une « forge » -site d'accueil - dédiée au support de projets Open Source sur Windows), la mise à disposition du code source de nombreux projets développés par l'éditeur ou encore le site Port 25 destiné à favoriser la communication entre l'éditeur et le monde Open Source.
Un regain d'intérêt pour les plate-formes Microsoft
Il est à noter que l'évolution de l'attitude de Microsoft vis-à-vis de l'Open source survient paradoxalement à un moment où la menace que semblait faire peser ce mouvement sur le business model de Microsoft tend à s'estomper.
Le débat récurrent sur l'arrivée imminente de Linux sur le poste de travail s'est finalement dégonflé tant les progrès dans ce domaine sont laborieux, ceci malgré les initiatives récentes de quelques constructeurs comme Dell visant à pré-installer Ubuntu sur certaines de ses machines.
Cette stagnation de Linux sur le poste de travail est à rapprocher de la percée de Mac OS X, déjà soulignée plus haut, qui tend à montrer que les utilisateurs sont sensibles à des alternatives fonctionnellement riches et intégrées plutôt qu'à une dialectique d'ouverture qui ne semble convaincre qu'une frange engagée d'utilisateurs.
Dans le domaine de la bureautique, beaucoup d'articles mentionnaient récemment une déferlante d'alternatives à Office et notamment le soutien d'Open Office par Google ou la résurrection de Symphony par IBM. Il est probable que ces initiatives dispersées n'aient au final que peu d'impact sur le succès d'Office, ce qui semble attesté par l'accueil réservé à Office 2007.
Sur le front du système d'exploitation serveur, si Linux connaît une progression remarquable, celle de Windows Server l'est plus encore et l'arrivée prochaine de Windows Server 2008 devrait encore renforcer cette tendance.
Enfin, Apache un des bastions de l'Open Source semble lâcher du terrain en cédant régulièrement des parts de marché à IIS, dont la version 7, intégrée à Windows Server 2008, devrait encore renforcer l'attrait.

Ces évolutions considérées dans leur ensemble semblent indiquer que l'impact de l'Open Source sur le business model de Microsoft est sans doute moins important que généralement considéré, ce qui n'empêche pas l'éditeur de renforcer ses investissements en direction de cette communauté.
Plus d'applications Open Source pour Windows et une meilleure interopérabilité découlant des investissements réalisés par Microsoft, le résultat final devrait se traduire par une meilleure coexistence de ces deux univers et au final par une plus grande satisfaction des utilisateurs.
Le pari sur Yahoo
Il est encore trop tôt pour comprendre quelles seront les retombées de cette OPA, l'investissement le plus coûteux et aussi le plus risqué jamais réalisé par Microsoft.
Même si Microsoft arrive à ses fins, comme cela semble devoir être le cas, suivant des modalités qui restent encore à préciser ; il n'existe aucune garantie que ce rachat débouche sur une intégration réussie, ni même que la nouvelle entité représente un contrepoids significatif à l'influence croissante de Google sur le marché de la publicité en ligne.
Ce que l'on sait, c'est que ce rachat a été planifié de longue date et que Steve Ballmer et son équipe ont eu le temps de réfléchir en pesant longuement le pour et le contre de cet investissement. On peut logiquement supposer qu'un plan existe pour fusionner les deux structures avec un minimum de dégâts collatéraux et que les synergies business et techniques ont été étudiées avec soin.
Au-delà de ces obstacles qui ne sont pas minces, reste l'inconnue de l'approbation de cette fusion par le département de la justice américain et bien sûr par la commission de Bruxelles.
A ce sujet, il sera intéressant de voir quelle sera la décision de cette dernière concernant le rachat de DoubleClick par Google. Si cette opération est approuvée par la commission, il lui sera ensuite difficile de refuser son blanc-seing à la fusion de Microsoft et de Yahoo. Dans le cas contraire, Microsoft n'aurait pas tout perdu même si la fusion devait avorter...
Demain : deuxième partie
Le poste client
- Le point sur Vista, le SP1, Windows XP, Windows 7
- La montée en puissance de Mac OX X, l'alternative Linux
- Vista risque-t-il de faire perdre à Microsoft son hégémonie sur le poste de travail ?
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Hugo Lunardelli a occupé différentes fonctions marketing au sein de Microsoft France et de Microsoft Europe avant de démarrer une activité de consultant, d'analyste et de journaliste.
Il co-anime, avec Bernard Laur, « Face à Microsoft : quels choix, quelles stratégies ? » un séminaire de deux jours visant à apporter une information complète sur Microsoft, sa stratégie, ses partenariats, son organisation au niveau mondial et national ; à présenter une vision complète de son offre présente et à venir et enfin à donner les clefs d'un choix de licence optimisé.
