L’ascension du SaaS : danger ou opportunité pour Microsoft ? (2e partie)
Publié le 19 June 2008
Par Hugo Lunardelli. S'il est un sujet sur lequel la communauté des professionnels de l'informatique semble s'accorder, c'est sur l'inéluctable transition en cours vers le « cloud computing », c'est-à-dire vers un modèle de traitement qui place le web au sein de toute application et par extension de tout système d'information. L'article qui suit constitue le deuxième volet d'une analyse des mutations en cours chez Microsoft pour s'adapter au « cloud computing »
La nécessité d'un modèle de traitement hybride
Software +Services vise à trouver un moyen terme entre ces deux extrêmes qui, s'il constitue une solution élégante permettant à Microsoft de poursuivre son activité d'éditeur de logiciel, n'en représente pas moins une proposition technique qui fait sens pour au moins deux raisons.
La première tient à la capacité de tirer parti des ressources de traitement locales offertes par un PC. Il serait dommage de renoncer à la puissance et à la richesse de traitements graphiques qu'un PC ou un Mac peut offrir à son possesseur en le forçant exclusivement à reposer sur les standards du Web. Si Macromedia, racheté par Adobe, a connu un tel succès avec Flash c'est pour pallier à la pauvreté de ces standards en matière d'animation et d'interactivité.
A ce propos, il est intéressant d'observer le changement de cap d'Apple (passé largement inaperçu dans l'annonce de la version 3G de l'iPhone) concernant les applications destinées à son mobile. Lors du lancement de cet appareil l'année dernière, la vision d'Apple était celle des tenants du modèle SaaS en ce sens où toutes les applications (exceptées celles déjà installées en standard par Apple) devaient nécessairement s'exécuter sous Safari, l'excellent navigateur installé sur cette machine. Peu de temps après, devant les réactions de ses clients parmi lesquels figuraient de nombreux développeurs, Steve Jobs a changé discrètement de cap pour annoncer quelque mois plus tard un SDK et une infrastructure de certification et de distribution d'applications tierces parties pour l'iPhone qui rappelle fortement iTunes. Bref, si Apple a renoncé à faire de l'iPhone, une machine pourtant connectée au réseau en permanence, une plateforme exclusivement SaaS c'est sans doute que cette proposition n'était ni techniquement, ni commercialement viable.
Il serait également utopique à ce stade de reposer sur le Web comme infrastructure unique de stockage de nos documents. Nos machines contiennent des dizaines de milliers de documents divers : emails, pdf, fichiers Office, JPG, vidéos, ... que nous pouvons interroger de façon exhaustive en utilisant un moteur de recherche intégré au système comme celui de Vista ou de Mac OS X. A ce jour, les documents postés sur le Web le sont essentiellement pour des raisons de publication ou de collaboration et ne représentent qu'un petit sous-ensemble des documents qui constituent notre documentation numérique.
La deuxième raison, bien connue, est liée à la nécessité de pouvoir travailler en mode déconnecté.Les applications Web ne sont d'aucune utilité quand une connexion Internet n'est pas disponible. C'est la raison pour laquelle Google à développé Gears, Adobe à développé AIR qui sont deux solutions, en fait deux plateformes concurrentes, permettant de pallier à cet inconvénient.
Préserver l'intégration du système d'information
Une contrainte supplémentaire à laquelle seront confrontées les entreprises, au fur et à mesure où elles externaliseront certains services, tient à la nécessité de préserver la cohérence du système d'information.
Si, par exemple, une entreprise décide de reposer sur Salesforce.com pour sa CRM, elle devra se poser la question de la synchronisation des annuaires utilisateurs entre son système d'information et l'annuaire de son hébergeur mais également se demander comment synchroniser les contacts clients entre les deux infrastructures.
Quand un commercial crée une fiche client dans Salesforce.com, cela implique souvent qu'il doive le recréer dans Exchange pour pouvoir communiquer avec ce dernier depuis son infrastructure de communication propre. Si Exchange est à son tour externalisé, on imagine l'ampleur de la tâche qui se présente aux directions informatiques pour synchroniser les échanges nécessaires d'information entre différents systèmes internes et externes.
Sachant qu'il est peu probable qu'un fournisseur capable de fournir toute la palette des services utiles à l'entreprise émerge à moyen terme, les entreprises seront confrontées à la nécessaire coopération entre différents fournisseurs.
Une architecture du système d'information purement SaaS serait, aujourd'hui, irréaliste de ce point de vue. Les entreprises seront plus vraisemblablement amenées à expérimenter progressivement l'externalisation de certains services pour des populations données, des rôles spécifiques ou encore des localisations différentes. On pourrait imaginer qu'une entreprise décide d'externaliser le service de messagerie pour certaines de ses agences en province ou à l'étranger, tout en souhaitant légitimement conserver un annuaire unique pour l'entreprise.
C'est un scénario de ce type qu'illustrait Bob Muglia, directeur de la division server & tools de Microsoft, en s'adressant aux responsables informatiques assistant à TechEd 08 il y a quelques jours. Bob Muglia présentait un outil capable de garantir la synchronisation de l'annuaire Exchange interne à l'entreprise avec celui d'un service Exchange hébergé mis en place pour une fraction des utilisateurs de l'entreprise géographiquement dispersés.
Les bénéfices de « Software + Services » pour Microsoft
Pour l'éditeur, cette proposition présente l'immense intérêt, non seulement de ne pas cannibaliser les ventes de logiciel qui constituent aujourd'hui sa source quasi exclusive de revenus, mais permet de surcroît d'envisager de nouvelles opportunités de revenus liés à des services additionnels dans le cadre de son offre d'entreprise.
Les bénéfices du client riche
Concernant cette dernière, il est intéressant de constater que si la plupart des services d'Exchange ou de SharePoint peuvent être consommés depuis un navigateur (Outlook Web Access est une très bonne application Ajax), l'utilisation d'Outlook ou d'Office comme frontal de ces deux applications serveurs offre une richesse fonctionnelle supérieure comparée à l'utilisation de clients Web.
Dans ce cas de figure, une approche exclusivement Web représente une solution de repli plutôt qu'une alternative au mode client riche. A ce titre, le déploiement progressif de services hébergés reposant sur Exchange ou SharePoint ne constitue pas une menace pour les revenus de Microsoft liés aux ventes de la suite Office sur le poste de travail.
Une commission sur la réduction des coûts d'exploitation
Dans l'interview de Chris Caposella citée plus haut, celui-ci expliquait que la mise à disposition de services hébergés avait pour conséquence que l'entreprise utilisatrice n'aurait plus à assumer les coûts liés à l'achat, l'installation, l'exploitation et la maintenance du hardware ni bien sûr à prendre en charge la rémunération du personnel dédié à ces tâches.
En liaison avec les économies réalisées, Microsoft serait amené à intégrer une partie de ces éléments dans le mode de calcul du coût de souscription à ces services. Ce coût est à ce jour inconnu, Microsoft n'ayant pas annoncé la structure de pricing correspondant à son offre « Online Services ».
L'éditeur fait le pari que les économies d'échelle qu'il sera en mesure de réaliser avec ses méga data centers lui permettra d'atteindre des coûts d'exploitation bien inférieurs à ceux de ses entreprises clientes et qu'il sera en mesure de réaliser une marge, même après avoir permis à ses clients d'économiser significativement sur leurs coûts actuels.
Si Microsoft parvient à ses fins, c'est-à-dire si la concurrence ne rend pas irréaliste ce scénario, il est possible que les revenus incrémentaux générés finissent par constituer un nouveau levier de croissance significatif pour l'éditeur.
Les offres « Online » pour l'entreprise
A ce jour Microsoft a annoncé deux services hébergés supplémentaires qui viennent s'ajouter à ceux qu'il commercialise déjà depuis quelques années et qui sont Live Meeting et Exchange Hosted Services (service anti spam et anti virus pour serveurs SMTP).
Ces deux nouveaux services sont des versions hébergées d'Exchange 2007 et de SharePoint 2007 qui seront accessibles d'ici à la fin de cette année calendaire. A plus long terme, Communications Server viendra s'ajouter à cette liste.
Il est nécessaire de noter que, si Dynamics CRM 4.0 est désormais disponible en version hébergée, le tout nouveau Dynamics AX 2009 ne l'est pas, ce qui n'a rien de surprenant sachant que rares sont les entreprises qui n'hésitent pas à externaliser un composant aussi stratégique de leur système d'information, contrairement à la CRM plus souvent perçue comme périphérique.
Implications en termes de licensing
D'après Mathieu Bourreau, en charge des programmes de licensing au sein de Microsoft France et interrogé dans le cadre de cet article, les origines de l'offre Online Services remontent aux réflexions menées par l'éditeur autour du programme ASP (Application Service Provider) à la fin des années 90 ; travaux qui trouvèrent un premier aboutissement avec le SPLA (Service Provider Licencing Agreement), un programme de licence destiné aux hébergeurs fournissant des services applicatifs reposant sur SQL Server, Exchange ou d'autres solutions Microsoft.
Selon Matthieu Bourreau, la tendance que Microsoft observe sur le marché est celle d'une externalisation progressive par les entreprises des applications qui ne concernent pas leur cœur de métier. Il ajoute que si aujourd'hui l'offre de services hébergés comprend Live Meeting, Exchange Hosted Services, Microsoft Learning Solutions ainsi que Forefront Security Client et Serveur ; à terme la plupart des applications Microsoft seront susceptibles d'être disponibles en version hébergée, chaque entreprise conservant le choix d'un déploiement en interne, en mode hébergé voire d'une solution reposant sur ces deux approches.
Mathieu Bourreau n'est pas en mesure de communiquer sur le montant des futures licences qui seront utilisées pour souscrire à ces services mais indique que l'évolution des modes de licence pratiqués en entreprise indique une progression forte des souscriptions au détriment de l'acquisition de droits d'usage perpétuels.
Les futures licences associées à l'usage d'applications externalisées sont appelées USL, pour User Subscription Licence. Elles reposeront sur un schéma similaire aux licences SPLA, à savoir une absence de coût d'acquisition de licence à laquelle se substitue une souscription mensuelle par utilisateur.
Matthieu Bourreau fait observer que ce mode de licence s'apparente au leasing pratiqué par beaucoup d'entreprises dans le cadre de la gestion de leur parc automobile. La souscription présente un certain nombre d'avantages fiscaux ainsi qu'une facilité de calcul qui font que beaucoup d'entreprises sont intéressées par cette approche, même si sur le long terme les coûts peuvent se révéler supérieur.
Il note que le revenu tiré par Microsoft des licences SPLA croît régulièrement depuis deux ou trois ans. De la même façon, la progression régulière des contrats Open Value ou Accord Entreprise souscription est un indicateur de la réceptivité des entreprises pour ce mode contractuel.
Il ajoute enfin qu'avec Online Services, l'offre de Microsoft s'élargit à d'autres aspects que le logiciel stricto sensu. En abordant des aspects nouveaux comme la maintenance, l'exploitation ou la migration des applications, Online Services s'inscrit dans une mouvance de services, de la même façon que la Software Assurance comprend une assurance qui est aussi un service.
Faute de connaître le détail du mode de pricing lié à l'offre Online Services, on peut malgré tout s'attendre à ce que les licences CAL existantes puissent être faire l'objet d'une mise à jour pour être transformées en USL, licence qui devrait elle-même être utilisée à la manière d'une CAL.
Les alternatives
Nombreuses sont les offres qui se proposent de remplacer tout ou partie des services offerts aujourd'hui par Microsoft avec Office, Exchange, SharePoint ou encore SQL Server. Google, Zimbra, Zoho, Salesforce.com, NetSuite, Adobe sont quelques uns des acteurs qui tentent de convaincre les entreprises de remplacer leurs applications « en dur » par des services hébergés.
De la même façon qu'avec Office, si les propositions alternatives sont nombreuses, elles n'ont pas jusqu'ici réussi à entamer les positions fortes de Microsoft sur le poste de travail ainsi que dans l'infrastructure réseau de l'entreprise.
Si dans la plupart de ces offres la proposition financière est attrayante, le manque de maturité des applications proposées, les gaps fonctionnels, la difficulté d'une migration, la difficulté pour les utilisateurs d'abandonner les outils qu'ils emploient depuis des années font que Microsoft jusqu'ici résiste bien ; ce qui ne signifie pas qu'il en sera toujours ainsi mais plutôt qu'il faille se garder des prédictions tonitruantes dans ce domaine.
Microsoft peut-il réussir à convaincre ses clients d'adopter « Online Services » ?
Pour tout autre que Microsoft, la stratégie « Software + Services » aurait peu de chances de réussir.L'avantage unique de l'éditeur tient à la position quasi monopolistique qu'il occupe aujourd'hui sur le front des outils de productivité individuelle (Office) tout comme sur celui d'applications critiques de l'entreprise comme la messagerie électronique ou encore la collaboration.
Ce que propose Microsoft à ses clients est un changement indolore, invisible aux utilisateurs, qui consiste à basculer progressivement certains de leurs services sur des serveurs hors de l'entreprise, à fonctionnalités et interfaces constantes.
Ce basculement, s'accompagnant d'économies qui peuvent être substantielles sur les coûts d'exploitation courants, peut conduire à penser que nombre d'entreprises seront sensibles à la réduction de leurs coûts de fonctionnement, ainsi qu'à la facilité de gestion d'un mécanisme de financement qui se rapproche du leasing.
L'argument du choix laissé à l'entreprise est également puissant puisqu'il permet à chaque entreprise de conserver la souplesse nécessaire dans le choix des services qu'elle souhaite externaliser ou au contraire réintégrer en interne. La proposition n'est pas celle du tout ou rien. Chaque entreprise prend ses décisions à son rythme en sachant qu'une décision dans ce domaine est toujours réversible.
Microsoft prépare les outils qui permettront d'accompagner cette mutation en développant notamment une nouvelle version d'ILM (Identity and Lifecycle Management) capable de gérer la cohérence d'un annuaire d'entreprise unique à travers différents prestataires de services.
L'éditeur peut également reposer sur son écosystème partenaires pour l'accompagner dans cette transition, à l'exception de certains hébergeurs avec lesquels il va entrer en compétition, les revendeurs et intégrateurs constitueront toujours le canal par lequel négocier et obtenir ces services qu'ils soient déployés au sein de l'entreprise ou hébergés.
Les évolutions à prévoir
La palette de services proposés par Microsoft devrait s'élargir dans différentes directions. SQL Server Data Services, par exemple, permettra à tout développeur d'externaliser le stockage et le traitement de ses données, tout en facilitant l'accès de celles-ci aux utilisateurs en dehors de l'entreprise, comme par exemple ses partenaires ou fournisseurs.
Un autre domaine qui pourrait voir le jour concerne le desktop management où Microsoft pourrait s'appuyer sur ses outils de virtualisation applicative (SoftGrid) pour « streamer » des applications à destination de postes utilisateurs, économisant aux entreprises le temps et les coûts liés à l'installation d'applications sur chaque poste.
La synchronisation des données entre différents outils, entre applications clientes et serveurs constitue un domaine dans lequel Microsoft a beaucoup investi comme l'atteste l'annonce de Mesh il y a quelques semaines ou celle de Sync Framework destiné à permettre à un développeur d'ajouter à son application le même mécanisme de synchronisation robuste qui existe entre Outlook et Exchange.
Conclusion provisoire
L'idée reçue qui consiste à prédire la disparition prochaine de Microsoft pour cause d'inadaptation au Web résiste mal à l'analyse. Le message simpliste des tenants du modèle SaaS condamnant l'éditeur, au prétexte qu'Office n'est pas disponible sous forme de service Web, représente un des clichés les plus répandus et sans doute les plus erronés qui circulent sur le Web.
Il semble au contraire que Microsoft ait mis en chantier depuis trois ans une inflexion stratégique qui le conduit à embrasser le Web et à procéder aux ajustements nécessaires pour tirer parti de nouvelles opportunités et se réinventer comme l'avait déjà fait la société en 1995.
Beaucoup d'inconnues demeurent à ce jour et notamment le coût des nouvelles licences USL qui déterminera la viabilité du modèle économique de l'offre « Online Services ». Sous réserve d'une offre adéquate, rien n'empêche de penser que Microsoft ne soit pas en mesure de réaliser sa mue pour s'adapter au « Cloud Computing » et même à en devenir un des acteurs majeurs.
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Le mois prochain, du 7 au 10 Juillet, se tiendra à Houston la Worldwide Partner Conference de Microsoft, évènement où l'éditeur annonce à ses partenaires les évolutions stratégiques qui les affectent en tant que partie prenante de son écosystème. Les éditions 2006 & 2007 avaient été marquées par l'annonce de la stratégie Software +Services.
Certaines sources semblent indiquer que cette année encore sera marquée par des annonces importantes dans ce domaine. Compte tenu de la proximité de l'ouverture commerciale d'Online Services, il ne serait pas surprenant que Microsoft mette à profit cette conférence pour dévoiler son modèle de pricing ainsi que de nouvelles modalités de rétribution de son réseau liées à la commercialisation de cette offre.
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Hugo Lunardelli exerce une activité d'analyste et de consultant autour de l'offre et du licencing de Microsoft. Il anime « A propos de Microsoft et d'autres sujets », un blog consacré au décryptage de la stratégie de l'éditeur (www.netetcom.fr/blog)