Chorus off line et borderline
Par Guy Hervier
Chorus (1), le projet pharaonique de gestion de la comptabilité publique et qui doit équiper à terme tous les ministères et les établissements publics, porte en lui une palette de travers plutôt fournie et donne un concentré des dysfonctionnements des projets informatiques :
- Accumulation de retard ;
- Dépassement de budget ;
- Fonctionnalités qui ne correspondent pas aux besoins ;
- Lourdeur d’utilisation ;
- Coordination plus que difficile de la multitude des prestataires impliqués ;
Etc.
Et il conforte des images que l’on ne peut malheureusement pas qualifier d’Epinal ;
- Un Etat mauvais payeur sous couvert que « c’est la faute à l’informatique » ;
- Un logiciel SAP qui serait une véritable usine à gaz.
Dans un premier temps, les difficultés engendrées par la mise en place de cette application et les retards occasionnés touchent principalement les fournisseurs de l’Etat, et plus particulièrement les petites entreprises qui n’ont pas les moyens de supporter des retards de paiement parfois très importantes. Cet aspect du problème a été largement décrit dans un récent article du Journal Le Monde. Par exemple, cette société spécialisée en management dont tous les clients sont équipés du fameux logiciel et à qui ils doivent un montant total de 30 000 euros. Et pour comble de malheur, cette entreprise « est obligée de continuer à travailler pour l’administration » et de « se taire sous peine de représailles ».
Dans une conférence de presse au début du mois de juin, Christian Mons, président du Groupement des industries françaises de défense de défense terrestre (GICAT) a parlé d’une « situation d’une extrême gravité avec des retards de paiement de 1,8 milliard d’euros qui pourrait conduire à des défaillances d’entreprises ».
Rappelons que depuis le début de l’année, les entreprises sont tenues par la loi de la modernisation de l’économie de payer leurs fournisseurs sous 45 jours. Mais, c’est bien connu, l’Etat n’est pas une entreprise. Et ne doit pas s’acquitter de cette nouvelle règle.
Retard à l’allumage
Chorus est partiellement implémenté dans les ministères et utilisé par quelque 14 000 fonctionnaires. La dernière phase est prévue pour début 2011 et concernera 12 000 utilisateurs supplémentaires pour une finalisation en 2012. Et les retards ne sont pas seulement liés à des problèmes informatiques, mais aussi à des rivalités entre administration. Par exemple, Chorus a engendré de la méfiance chez certaines comme la Direction Générale de l’Armement qui voyait avec la mise en place de cette application un danger de reprise en main pour le MINEFI.
Dès le début, le lancement avait d’ailleurs été plutôt chaotique. Avec des décisions politiques et des remises en cause des appels d’offre. Au rang des premières, Nicolas Sarkozy en tant que ministre de l’économie en 2004 décide de tout annuler. Au rang des secondes, Oracle avait contesté le choix de son concurrent SAP pour causes de vices de forme de la procédure d’appel d’offres, des critères de choix des solutions…). Le marché du déploiement avait lui aussi été dénoncé par l’AIFE (Agence pour l’informatique financière de l’État).
Dépassement de budget et lourdeur de la gestion des intervenants
Décomposé en trois grands marchés (3), Chorus a été l’objet d’un intérêt intense de la part des fournisseurs et un nombre important de prestataires dont la gestion n’a pas du être simple. L’attribution a-t-elle été faite sur la seule d’une expertise technique ou pour des raisons plus politiques, on peut se poser des questions. Dans le langage du politiquement correct d’aujourd’hui, on parle de problème de gouvernance.
Quoi qu’il en soit, le projet a dépassé les délais (4) et le budget. « Chorus a dérapé comme tous les projets de cette ampleur touchant à l’organisation du travail (…). Mais il va exister, c’est déjà énorme », explique le patron de l’un des prestataires cité dans l’article du Monde. On ne comprend pas très bien pourquoi avec l’expérience de ce type de projet, il n’est pas possible d’intégrer les difficultés dans les prévisions afin de faire des prévisions plus fiables tant au niveau financier qu’à celui des délais.
Côté budget, la dépense totale pour le projet devrait atteindre 1,1 milliard d’euros soit pratiquement le double de ce qui avait été initialement prévu. Parmi les diverses institutions ayant émis des critiques sur le déroulement du projet, la Cour des Comptes a été particulièrement en pointe. En mars dernier, elle avait adressé un référé à Eric Woerth, alors ministre du Budget et des Comptes publics, à propos de la complexité du projet et le retard de mise en œuvre.
__________
(1) Les couacs de Chorus - Le Monde du mercredi 16 juin
La mise en place du programme informatique qui doit centraliser la comptabilité de l’Etat connaît de nombreux ratés. Les impayés s’accumulent, les prestataires protestent et les fonctionnaires se plaignent. En vain.
(2) Chorus a pour objectif d’améliorer la performance et la transparence de la gestion publique :
- Mise en œuvre de toutes les dispositions de la LOLF
- Regroupement de tous les acteurs de la gestion publique dans une chaîne unique
- Optimisation du pilotage de la gestion publique
- Simplification des processus budgétaires et comptables
- Renforcement de la traçabilité et de l’auditabilité des données financières de l’État
La construction de Chorus s’inscrit dans une stratégie globale de modernisation du système d’information financière de l’État (SIFE). Chorus remplacera totalement ou partiellement les applications ministérielles de gestion redondantes.
(Source : Agence pour l’informatique financière de l’État)
Les applications ministérielles financières ayant des fonctionnalités redondantes avec Chorus sont remplacées par Chorus.
Les applications ministérielles métiers perdureront et seront pour partie interfacées avec Chorus. Elles pourront ainsi échanger des informations avec Chorus (envoi et réception de flux).
(3) Chorus a été décomposé en 3 marchés : éditeur, intégrateur et déploiement
- Le marché éditeur a été notifié le 27 mars 2006 à SAP.
- Le marché intégrateur qui vise à construire, maintenir et expérimenter la solution Chorus à fait l'objet d'un marché public divisé en quatre lots, attribués :
- Intégration des fonctions du cœur de Chorus et tierce maintenance applicative : Steria et Accenture ;
- Infocentre : Logica ;
- Système d'échange de données avec les applications ministérielles et interministérielles : Sopra et sa filiale Axway ;
- Fourniture de l'architecture technique : Bull.
- Déploiement interministériel (lot 1) : Deloitte, CSC et Alti ;
- Assistance au déploiement (lot 2) : Accenture, Atos-Origin Intégration, BearingPoint, Capgemini, Logica, Steria et PricewaterhouseCoopers ;
- Raccordement technique (lot 3) : Atos-Origin, IBM et Sopra ;
- Formation et assistance aux personnels (lot 4) : Accenture, Atos Origin Intégration, Capgemini, Logica, PricewaterhouseCoopers, Sopra et Steria
(4) Quelques citations du rapport de la Cour des Comptes
« Les anomalies, relevées lors de la bascule des ministères de l’éducation nationale et de l’enseignement et de la recherche dans Chorus, matérialisent l’ampleur des risques opérationnels liés à cette insuffisante intégration des systèmes ».
« Les retards de conception des nouveaux systèmes, au premier rang desquels figure Chorus, ne permettront pas à la comptabilité de l’Etat de franchir une étape substantielle et nécessaire dès 2011. De nombreuses incertitudes demeurent quant à la capacité de ces outils à prendre en compte l’ensemble des préoccupations exprimées par la Cour depuis 2006 au titre de la certification des comptes de l’Etat ».
« Le système Chorus implique un profond réaménagement des procédures, l’adaptation des rôles respectifs des ordonnateurs et des comptables et la mutualisation des fonctions financières. Le déploiement de l’outil au plan local s’effectue dans le cadre d’une organisation et de circuits de gestion mal stabilisés, ne disposant pas d’un corps de procédures ».
Cour des comptes - Rapport public annuel - 4 février 2009
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le 09/02/2012 à 09:22