"L’homo interneticus" restera-t-il un "homo sapiens" ?
Par Louis Naugès, Chairman, Revevol International
(PREMIÈRE PARTIE)
http://revevol.eu/
Nicolas Carr vient de publier un troisième livre, au titre inquiétant :
What the Internet is doing to our brains: the shallows
(Les impacts d’Internet sur nos cerveaux : les bas-fonds.)
Je suis certain que ce sera un succès de librairie, après ses deux ouvrages précédents, Does IT matters?, qui avait secoué la profession informatique et The big switch, très orienté cloud Computing et dont j’avais parlé dans mon blog (http://nauges.typepad.com/my_weblog/2008/01/a-lire-durgence.html)
J’ai été passionné, interpellé par la lecture des Shallows.
Si l’évolution de l’humanité vous intéresse,que vous soyez un intrenaute chevronné ou pas, vous aller dévorer ce livre avec intérêt, surprise et/ou inquiétude, car il aborde des thèmes majeurs et... troublants.
Vous serez aussi, comme moi, frappé par la «forme» de ce livre ; c’est un vrai livre à l’ancienne, vierge de tout schéma, graphique, tableau, images ou .... liens internet !
Résumé, pour un «homo interneticus»
Dans «The Shallows», Nicolas Carr constate que, comme beaucoup d’Internautes, il a de plus en plus de mal à lire des documents qui dépassent quelques lignes.
C’est pour vous, internaute compulsif, «homo interneticus», que je résume dans ce paragraphe les idées clefs de son livre, au cas où vous n’auriez plus le courage ou la capacité de lire l’intégralité de ce blog, ou... le livre de Carr, qui, tous les deux dépassent... les 140 caractères !
- Les travaux récents de la neuroscience démontrent que notre cerveau est dans un état d’apprentissage permanent ; nous développons de nouveaux modes de pensée, mais nous pouvons aussi en perdre d’anciens si nous les pratiquons moins.
- Les outils «de l’esprit» changent nos manières de penser.- Les changements induits par ces outils dans nos manières de penser sont très rapides et souvent irréversibles.
- Internet, le plus récent de ces outils, aura autant d’impact sur nos cerveaux que l’alphabet, les cartes, l’horloge ou l’imprimerie.
- Si on met de côté l’alphabet et le système numérique, l’Internet pourrait être la technologie de changement de nos cerveaux la plus puissante, au moins depuis l’apparition du livre.
- L’Internet est à notre service et devient aussi notre maître.
- L’internaute perd une grande partie de ses capacités de concentration, de contemplation et de réflexion.
- Déléguer à Internet notre mémoire est une grave erreur ; le fonctionnement de la mémoire humaine n’est pas comparable à celle d’un ordinateur.
- La lecture complète d’un livre devient difficile ou insupportable pour beaucoup d’internautes, y compris ceux qui ont fait de longues études littéraires.
- Ce que Taylor a réalisé pour le travail manuel, Google risque de le faire pour le travail du cerveau.
Une plongée dans de récentes recherches de la neuroscience
Une partie importante du livre de Carr fait le point sur les avancées de la neuroscience sur nos modes de pensées. Bien qu’incompétent dans ce domaine, j’ai trouvé passionnant ces chapitres, dont je vais extraire quelques idées-forces.
- Contrairement aux idées dominantes durant les siècles derniers, le «câblage» de notre cerveau ne se termine pas à l’adolescence. Depuis une quarantaine d’années, grâce aux progrès des outils d’analyse du cerveau, des dizaines d’expériences ont démontré l’étonnante plasticité du cerveau humain. En résumé :
- Tous les circuits neuronaux, qu’ils concernent le toucher, l’ouïe, la vision, la pensée, l’apprentissage, la mémoire sont sujets au changement, rapidement, et à tout âge.
- Notre cerveau est «massivement modifiable» ; cette capacité, même si elle décroit un peu avec l’âge, ne disparait jamais.
- Plasticité ne signifie pas élasticité. En clair, lorsque notre cerveau développe de nouvelles connexions, il peut aussi laisser mourir les anciennes, si elles ne sont plus utilisées avec une fréquence suffisante.
Quelques exemples
Nicolas Carr cite de nombreuses études récentes menées par les meilleures équipes de recherche en neuroscience.
1- Des expériences passionnantes ont été menées sur des personnes devenues hémiplégiques après un accident cérébral. Après quelques semaines d’exercices intensifs, le cerveau peut se «re-programmer» pour redonner une forte autonomie à des patients qui avaient perdu le contrôle de la main et du pied touchés par cet accident.
Au-delà de ces cas extrêmes, l’idée clef que j’en retiens et que la plasticité du système nerveux est son état «normal» pendant toute la vie.
2 - A la suite d’une chute de cheval, Friedrich Nietzsche, à 34 ans, constatait que sa vue baissait et qu’avait de plus en plus de difficultés à lire et à écrire.
En... 1882, il acheta une des premières machines à écrire, inventée par le danois Malling- Hansen, qui travaillait pour l’Institut Royal Hollandais des sourds-muets.
Ayant acquis la maîtrise de ce clavier, il recommença à écrire, les yeux fermés. Très vite, ses lecteurs lui firent remarquer qu’il avait changé de style ; ses textes étaient plus denses, plus courts. Nietzsche répondit :
« Vous avez raison, nos outils d’écriture influent sur la création de nos pensées».
Que peut-il se passer, aujourd’hui, avec les SMS et Twitter ?
3 - On a demandé à deux groupes de personnes, l’un composé d’Internautes chevronnés, l’autre de novices n’ayant jamais navigué sur le Web, d’utiliser un navigateur pour des tâches simples. Les zones du cerveau activées pour ces deux groupes étaient très différentes.
Le groupe de novices a ensuite suivi un léger entrainement à la recherche sur le Web, une heure par jour pendant 6 jours. Les mêmes tests ont été à nouveau réalisés pour les deux groupes et... les mêmes zones du cerveau étaient maintenant activées, pour les novices comme pour les pros !
En 6 heures ! Quelles peuvent être les conséquences sur notre cerveau de centaines d’heures d’usages d’Internet ?
4 - «Nous devenons ce que nous pensons.»
Des études ont montré que les changements dans nos cerveaux peuvent être déclenchés par nos seules pensées, sans aucune action physique. L’une des expériences citées compare deux groupes de personnes apprenant à jouer une mélodie simple au piano.
Un premier groupe l’a fait physiquement, en pratiquant sur un piano, l’autre l’a fait virtuellement, assis devant un piano, mais sans jamais toucher le clavier.
Dans les deux groupes, les changements mesurés dans le cerveau ont été identiques.
Ces outils qui ont modifié nos manières de penser, notre cerveau
Nicolas Carr les appelle les intellectual technologies, les outils de l’esprit. Ce sont les principaux outils qui ont profondément modifié les modes de pensée de l’humanité et... ils sont peu nombreux.
Il en cite quatre :
- L’alphabet, mis au point par les Grecs en 750 AC ; avec son jeu de caractères très dense de 24 signes, il a permis l’essor de l’écriture comme substitut à la voix dans le transfert de la connaissance. Socrate, l’orateur, contre Platon, l’écrivain, c’est un vieux débat !
- La cartographie, pour nos relations à l’espace.
- L’horloge mécanique, pour nos relations au temps ; ce sont les moines qui en sont à l’origine, pour pouvoir mieux rythmer leurs cycles de prières.
- Les différents supports de l’écriture, la lourde argile des Sumériens contre le papyrus léger des Egyptiens (PC de bureau contre PC portable !), l’arrivée de la tablette de cire (iPad !), premier support effaçable. Ce sont surtout, au milieu du XV siècle, les inventions de Gutenberg qui ont permis la diffusion massive et économique de la connaissance écrite.
- La réduction de la taille de ces outils, que ce soit la montre portable ou le format «octavo» des livres (notebook !), en les démocratisant et en permettant un accès en mobilité, a profondément changé les usages.
Depuis la naissance du Web, l’Internet a pris le relais comme nouvel «outil de l’esprit» ; il aura des impacts sur le fonctionnement de notre cerveau au moins aussi importants, et plus rapides que les quatre technologies historiques.
(Fin de la première partie)
La suite de ce texte sur l’»homo Interneticus» fera le point sur quelques-uns des forts changements induits par internet, et en particulier sur le fonctionnement de notre mémoire, les dangers de nos dépendances à Google, notre difficulté à nous concentrer et à lire des livres «en profondeur».
Les commentaires
Excellent article. Merci. On a vraiment envie de lire ce livre. Après une recherche, je vois malheureusement qu'il n'existe qu'en anglais... :(
Par frymde le 26/07/2010 à 07:54
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le 09/02/2012 à 09:22