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« L’homo interneticus » restera-t-il « l’homo sapiens » ? (2e PARTIE)
Par Louis Naugès, Chairman, Revevol International

mardi 3 août 2010

Le troisième livre de Nicolas Carr, What the Internet is doing to our brains: the shallows, s’intéresse aux impacts d’Internet sur le cerveau humain. La première partie de cette tribune a mis en évidence les découvertes récentes des neurosciences sur l’extraordinaire plasticité de notre cerveau.
http://www.itrmanager.com/tribune/107771/homo-interneticus-restera-homo-sapiens-louis-nauges-chairman-revevol-international.html?key=df810ea174ce4320

 
 
Cette deuxième partie fait le point sur les liens entre le fonctionnement de notre cerveau et Internet.
Hyperliens, multimédia, instantanéité, multitâches, bidirectionnalité... Ce sont, pour Nicolas Carr, les éléments qui différencient le plus Internet de nos «outils de l’esprit» traditionnels.
 
J’ai aussi sélectionné trois thèmes majeurs, extrait des «shallows» :
- Le bouleversement de notre relation au livre.
- Les processus de mémorisation.
- Les rôles et la responsabilité de... Google dans ces mutations.
 
Hypermédia
La numérisation de tous les contenus, textes, images, sons, vidéos a mis fin à la fragmentation historique des médias et de leurs outils de consommation.
 
Un livre pour un texte, un vinyle pour la musique, une cassette VHS pour un film, tout ceci disparait rapidement, remplacé par des « pages Web » multimédias où l’on peut accéder instantanément à un document PDF, Pandora pour sa radio sur mesure et à une vidéo YouTube.
 
Ces contenus multimédias se transforment en «hypermédia » par la généralisation des liens hypertextes. Si l’on y rajoute le multifenêtrage, l’interactivité, l’Internet se transforme en un :
  « Écosystème de technologies d’interruption »
 
L’hégémonie du Web sur le packaging et la circulation de l’information numérique devient totale, marginalisant progressivement tous les autres médias.
Nicolas Carr cite plusieurs études qui démontrent que plus il y a de liens, plus la dimension multimédia d’une page Web est grande, moins la compréhension d’un texte est bonne !
Tout ce passe comme si nos cerveaux, débordés par ces hyperliens, le multitâche, la variété des médias, retournaient à un état plus primitif, pré-Gutenberg !
 
Instantanéité
Devenir invisible sur le Web ? C’est un risque majeur qu’un «digital native» de la génération Y, ne peut plus prendre et qui le pousse à alimenter en permanence son réseau social, à réagir en temps réel à tous les Twitter et autres SMS qu’il reçoit.
 
S’y rajoute la nature «bi directionnelle » du Web 2.0, très différente des médias historiques tels que livre, presse, radio ou TV ; elle nous pousse à réagir en permanence et augmente encore le nombre d’interruptions que doit gérer notre cerveau.
 
Un internaute est aussi accaparé par la forte dimension « physique » du Web : on clique, on passe en mode portrait ou paysage sur l’iPhone ou l’iPad, on réagit à des signaux sonores ou visuels, on fait glisser sa souris....
En résumé :
L’Internet accapare notre attention pour mieux... l’éparpiller !
 
Le livre et Internet
Pour Nicolas Carr, l’impact d’internet sur notre capacité de lecture et de compréhension d’un livre classique, papier, est l’un des plus forts et des plus préoccupants.
 
Quelques idées-forces défendues par Nicolas Carr :
- Avec Internet, on passe plus de temps à lire, mais... moins de temps à lire des livres.
- Les mots de l’écran ne sont plus les mots du livre.
- Nous avons migré vers un mode de lecture instantanée : pages Web, publicité, menus, étiquettes...Il est très différent du mode de lecture en profondeur que nous utilisions pour les livres.
- La majorité des Américains passent plus de 8 heures par jour devant un écran, de TV, d’ordinateur ou de téléphone, souvent simultanément et moins de temps à ouvrir des revues et surtout des livres. Ceci a déjà entrainé la disparition ou la « Webisation » de journaux historiques, tels que le « Christian Science Monitor » et le mouvement s’accélère, en France aussi.
 
Internet a commencé à bouleverser tout l’écosystème du livre classique, papier, qui existait depuis plus de 500 ans.
Tout change ! Comment on écrit, comment on lit et comment on commercialise le livre.
 
Au Japon, les « nouvelles » écrites depuis des téléphones mobiles sont devenues des best-sellers ; déjà en 2007, les trois meilleures ventes appartenaient à cette catégorie.
 
Le succès des e-books se confirme ; il sera amplifié par la banalisation des «fonctions e-book» sur des outils numériques universels tels que les smartphones ou l’iPad. Mais, un e-book avec des liens, ce n’est plus un livre !
 
Les « Vooks » (vidéobooks) débarquent ! De grands éditeurs tels que Simon & Schuster, proposent des livres avec des vidéos incrustées dans les pages virtuelles.
En analysant le mouvement des yeux sur une page Web, on a découvert que l’internaute faisait de plus en plus une lecture en mode « F » : il lit les premières lignes en entier, survole à moitié le milieu de la page et saute rapidement à la page suivante.
 
Pour numériser les livres, Google a mis au point des outils capables de lire 430 langages différents. Malgré les difficultés actuelles et transitoires rencontrées par Google Books, sur les copyrights, les réticences de certains gouvernements, ce mouvement est irréversible ; demain, tous les livres seront disponibles en mode numérique !
Oui, mais numériser un libre, c’est rompre sa linéarité et encourager sa lecture, sa consommation par tout petits morceaux, comme on lit des citations.
 
L’impact des réseaux sociaux sur le livre est aujourd’hui marginal, mais va s’amplifier. Des groupes de lecteurs commencent à « remixer » des livres, à partager leurs réactions, à mettre des commentaires...
Va-t-on assister la fin de l’écriture et de la lecture solitaire ?
 
Un livre classique est un produit fini, sur le Web il devient un processus continu, en évolution permanente.
En résumé :
Comment lit-on sur le Web ? On ne lit pas !
 
La mémoire et Internet
Petit rappel.
Le cerveau utilise deux zones de mémoire très différentes, court terme et long terme. Nos processus de pensée, nos actions de «traitement» de l’information se réalisent dans la mémoire court terme ; les informations qui y résident ont une durée de vie très courte.
La mémoire long terme est utilisée pour garder, de manière pérenne, les informations, mais le processus de mise en mémoire long terme est très complexe et consommateur de temps.
Pour en comprendre l’essentiel, et si vous ne l’avez pas encore fait, je vous conseille de lire le célèbre texte de George Miller, écrit en 1956 :
«The Magical Number Seven, Plus or Minus Two: Some Limits on our Capacity for Processing Information».
http://psychclassics.yorku.ca/Miller/

 
Peut-on, doit-on externaliser sa mémoire sur Internet ?
Beaucoup de scientifiques pensent que c’est inéluctable et... une bonne chose. Le cerveau, libéré de ce travail de mémorisation, pourrait se consacrer à beaucoup d’autres activités plus «nobles».
Nicolas Carr prend clairement position contre cette thèse, et la considère même comme très dangereuse.
 
L’analogie de la mémoire humaine, fonctionnant comme une mémoire informatique est tentante :
Mémoire court terme = mémoire de l’ordinateur.
Mémoire long terme = disques magnétiques ou « Cloud ».
 
Oui, mais cette analogie est... totalement fausse. Le modèle « informatique » de la mémoire humaine ne correspond absolument pas à la réalité d’une mémoire humaine, organique, vivante et dynamique.
 
Passer de la mémoire court terme à la mémoire long terme, pérenne, est un processus complexe qui prend au moins une heure. La mise en mémoire long terme de nouvelles informations induit des changements anatomiques dans le cerveau, des réactions chimiques et la création de nouvelles synapses.
Le dicton : « on apprend mieux en dormant » est confirmé par les éludes les plus récentes, qui montrent que le cerveau a besoin de temps pour mémoriser « chimiquement » les informations.
 
Ce qui inquiète beaucoup Nicolas Carr, c’est que nos modes d’usages d’Internet induisent une perte progressive de notre capacité à créer des mémoires pérennes :
« L’acquisition de connaissance dans la mémoire long terme, « deep learning & thinking », est rendue très difficile par Internet ».
 
C’était principalement par la lecture «profonde» des livres que nous nourrissions notre mémoire long terme. Si, comme l’a montré le paragraphe précédent, notre capacité à lire des livres se réduit fortement, notre mémoire long terme ne va plus être alimentée !
Nicolas Carr pense qu’Internet nous donnera l’illusion de disposer d’une mémoire long terme infinie ; rien n’est plus faux !
 
En surchargeant notre mémoire court terme par des milliers d’interruptions, Internet réduit fortement notre capacité à créer une mémoire long terme structurée et cohérente, ce qui avait été l’une des plus grandes avancées des 500 dernières années.
Si Nicolas Carr a raison sur ce point, c’est très inquiétant !
 
Google, Dieu ou Satan ?
Nicolas Carr a une vision très ambivalente de Google. Il est le premier à reconnaître les apports du moteur de recherche et des autres outils grand public, qu’il utilise beaucoup. Il est en même temps très critique de la vision « techno-centrique » de leurs dirigeants.
L’article qui a servi de base à ce livre, publié il y a deux ans dans la revue The Altantic, avait d’ailleurs pour titre :
Is Google Making Us Stupid?(Est-ce que Google nous rend idiot ?»
http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2008/07/is-google-making-us-stupid/6868/

 
Nicolas Carr évoque une « Eglise Google » et aucun de ses trois principaux responsables n’échappe à sa critique, même si c’est Eric Schmidt qui est le plus mis en cause, avec des citations telles que  :
« Google est construit sur la science de la mesure »
« Le moteur de recherche parfait, c’est celui qui comprend exactement ce que vous voulez dire et vous donne exactement ce que vous désirez »
«... Utiliser la technologie pour résoudre des problèmes qui n’ont jamais été résolus, et l’Intelligence artificielle est le plus complexe de tous ! ».
 
Question posée par Sergey Brin : « Google : Dieu ou Satan ?»
Larry Page: « le cerveau ne ressemble pas à un ordinateur, c’est un ordinateur ».
 
Pour Nicolas Carr, l’objectif de toutes les actions et de tous les produits de Google est clair : réduire le coût d’accès à Internet et en accroître la couverture en termes de contenu ». Je le cite :
« Google is in the business of distraction »
(Google est dans le métier de l’interruption)
 
Nicolas Carr résume ainsi ses craintes :
« Ce que Taylor a réalisé pour le travail manuel,
Google le fait pour le travail du cerveau »
 
Nicolas Carr ne fait pas de l’anti-Google primaire, au contraire. Il est très admiratif de l’intelligence de ses équipes et de ses milliers d’ingénieurs, capables de développer des outils que tous les internautes ont envie d’utiliser.
Ce qui l’inquiète, c’est la « faiblesse de l’homme » face à la puissance des outils du Web !
 
Synthèse
Fantasmes ? Réalités ? Les profondes et rapides mutations du cerveau humain induites par l’usage intensif d’Internet : faut-il s’en inquiéter ?
 
Je vous encourage à lire les «Shallows» de Nicolas Carr, à en découvrir les richesses et surtout à vous faire votre propre opinion sur les thèses qu’il défend.
 
Quand nos nouveaux modes de vie citadins ont multiplié le nombre de personnes obèses (75 % des Américains sont en surpoids), on a vu fleurir des gymnases.
Quels seront les nouveaux «gymnases de l’esprit» dont nous aurons besoin pour maintenir nos cerveaux en forme si Internet se transforme en «junk food» intellectuelle ?
 
L’internet, n’est ni ange ni démon, mais modifie en profondeur, et très vite, les mécanismes profonds de notre cerveau. En être conscient, c’est déjà une première victoire.
Comprendre les impacts potentiels, c’est pouvoir réagir, apprendre à utiliser Internet différemment, à prendre conscience des risques.
 
Si j’avais une seule critique à faire à Nicolas Carr, ce serait de ne pas proposer de réponses à la question de fond qu’il pose dans son livre :
«Si Internet risque de nous rend stupide, quels sont les remèdes à cette possible dégénérescence de notre cerveau ?»
 
Comme il avait beaucoup de mal à terminer son livre, Nicolas Carr c’était «mis au vert», physiquement, et au sens Web, en réduisant fortement ses usages Internet. A la fin de cette période, qu’il a beaucoup appréciée, il a résumé son sentiment ainsi :
«I missed my old brain.»
(Mon vieux cerveau me manquait.)
 
Et si la lecture des «Shallows» était un premier pas vers un usage plus responsable d’Internet ?
 
 

Les commentaires

Les réfutations sont nombreuses et faciles, mais à quoi bon enfoncer les portes ouvertes de l'ignorance, elles le
resteront toujours. Sans doute la fréquentation d'Internet abroge elle également l'esprit critique...
Au delà de l'escroquerie intellectuelle fomentée par ce journaliste plus préoccupé d'opportunisme que de bon sens ou de vérité scientifique, quelque chose me dérangeait depuis un moment dans cette pseudo théorie de la "mutation du cerveau par l'ordinateur", à savoir sa fonction idéologique. Puisque la science n'a rien à faire ici , qu'est ce qui peut bien se passer ?
Et je crois que j'ai enfin compris : C'est encore une façon détournée de tout mettre sur le dos de l'informatique...!
le déni de citoyenneté, le non sens institutionnel, l'inhumanité de la société; notre aveuglement, notre impuissance, notre égoïsme, c'est la faute à l'informatique !
Le nez collé à l'écran nous perdons massivement notre capacité à prendre du recul, à analyser... ben voyons ! Et s'il me prend l'envie de réfléchir, si quelques instants mon esprit vagabonde, vite j'en reprends une dose... Télévision, PC portable, téléphone, ardoise magique, miroir joli miroir... tout doit concourir à maintenir ce brouhaha permanent qui rassure et qui empêche de réfléchir. Internet nouvel opium du peuple en quelque sorte ! D'ailleurs n'est il pas curieux que l'auteur lui même après une brève "désintoxication" ait retrouvé toutes ses facultés ?
Il n'y là malheureusement qu'humaine faiblesse, paresse et décadence, phénomènes déjà connus... Le nez dans le guidon on accuse le vélo... jusqu'à la chute finale !
PS : @ Olivier, tape "inné et acquis" sur un moteur de recherche...

Par jack le 06/09/2010 à 12:19

Cette série d'articles est très instructive et donne envie... d'acheter le livre.
En plus, ça fait peur car on se rend bien compte, en lisant certains forums, ou plutôt en les déchiffrant que le mécanisme est bien là: certains sont incompréhensibles.
Mais ce livre semble également poser la question de la pérennité de l'espèce. Ce qui nous différencie de certaines espèces, c'est notre capacité à transmettre un savoir entre générations, sous forme innée. C'est cette transmission qui favorise notre évolution (certaines connaissances ne sont plus à acquérir ou sont pré-stockées). Donc, question: si notre mémoire se volatilise dans le "nuage" (cloud), comment se fera la transmission "utérine" de notre savoir sachant qu'il faut certainement plus de temps pour acquérir un savoir "génétique" qu'il n'en faut pour l'oublier?

Par Olivier le 03/08/2010 à 09:23

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