La semaine dernière, alors que le monde informatique bruissait des nouvelles des méga-acquisitions qui ont ouvert cette nouvelle année et se perdait en conjectures sur les logiciels mis en oeuvre par un certain trader, s'est éteint discrètement l'un des pionniers de l'informatique française, Robert Lattès. Dans ses mémoires, Jacques Lesourne, évoque l'arrivée de Robert Lattès en 1958, aux tout début de la Société de mathématiques appliquées (SMA), fondée par la Banque de Paris et des Pays-Bas et Marcel Loichot, et que Jacques Lesourne dirigera jusqu'en 1975. « Des gestes rapides, des yeux en mouvement derrière de petites lunettes en forme d'ellipse, une écriture fine et régulière qui couvre des pages denses, une interrogation perpétuelle qui s'exprime en interminables listes de questions, une fraîcheur toujours renouvelée qui s'émerveille des progrès de ses travaux. Inquiet, imaginatif, tenace, organisé, il cache sa sensibilité sous l'aisance verbale. La réussite de la SMA lui devra beaucoup ».
La SMA devenue la SEMA sera la première société française a établir pour ses besoins, sous l'impulsion de Robert Lattès, un véritable « centre de calcul électronique », révolutionnaire pour l'époque. Pour s'affranchir de la location de temps calcul à IBM, à peu près seul fournisseur en ces temps pas si lointains, la SEMA, chargée de lourdes études scientifiques pour le CEA, eut besoin des calculateurs les plus puissants du moment. Et c'est Robert Lattès, toujours scrutateur attentif des évolutions américaines, qui dénichait et installait en Europe la première machine de Control Data Corporation un CDC 3600. (Un jeune ingénieur génial, Seymour Cray, y avait conçu certains circuits.) Le calculateur à peine installé dans les nouveaux locaux de la SEMA, agrandis pour recevoir le nouveau « monstre » électronique, un Robert Lattès triomphant accompagné de son complice Philippe Dreyfus, issu de Bull, convoque Jacques Lesourne pour lui faire part d'une idée brillante de son collègue : créer le terme « informatique » pour désigner l'ensemble des méthodes et des techniques de traitement de l'information. C'est ainsi que naquit le néologisme passé dans le langage commun avec le succès que l'on connaît. Robert Lattès filialise alors la Société d'informatique appliquée, la SIA qui dans les années 60 devait développer les grands codes scientifiques, aux noms poétiques maintenant oubliés : Ophelie, Concord, Electre, Midas... La SIA concurrençait alors la Rand Corporation aux Etats-Unis à armes égales.
Robert Lattès, d’une insatiable curiosité, fut parmi les premiers à analyser et comprendre le financement des nouvelles technologies par l'observation attentive et sans répit de l'évolution de l'industrie et des marchés alors naissants aux Etats-Unis. Il fut instrumental dans la tentative de prise de participation minoritaire de l'américain Leasco au capital de la SEMA en 1969, valorisant au passage la société plusieurs centaines de millions de dollars. (Jacques Lesourne note que le Ministère de l'industrie, en la personne de Maurice Allègre, Délégué général à l'informatique, voyait la SEMA « vendue à l'étranger et jura, dans sa colère, que l'opération ne se fera jamais » : déjà le patriotisme économique redevenu de si bon ton aujourd'hui !) Cette affaire fut d'ailleurs le déclic pour l'un des collaborateurs de Robert Lattès à la SEMA, Jean Carteron, qui la quittait alors pour créer Steria.
Mon parcours a croisé celui de Robert Lattès bien plus tard en 1985, alors qu'avec deux amis, passionnés et inconscients, nous cherchions à faire partager notre vision de la combinaison fulgurante des programmes avancés d'Intelligence Artificielle et du Macintosh tout juste sorti de la fontaine baptismale d'innovation d'Apple Computers. Nous avions été aiguillés vers une petite équipe chez Paribas qui pratiquait en ces temps protohistoriques une bien curieuse activité financière : de l'investissement minoritaire au capital de toutes jeunes sociétés, embryonnaires voire inexistantes, innovant dans les technologies de l'information et les biotechnologies ! Robert Lattès, Directeur des études et de la prospective, revenu à la maison mère après la SEMA, y développait avec Michel Jaugey l'activité de capital-risque : un premiers fonds levé en 1978, puis un second en 1981, aux origines de Partech.
Une démonstration de notre programme d'Intelligence Artificielle, un samedi à son domicile, avant de nous envoler vers la Californie animé par l'espoir de présenter une démonstration aux concepteurs du Macintosh et, pourquoi pas, audaces fortuna juvat, à Steve Jobs lui-même et nous voilà lancés. Incroyable ! Nous rencontrons un accueil très encourageant d'Apple et une assistance littéralement miraculeuse, pour ces trois français aux mines de papier mâché, fraîchement débarqués de l'avion, de la part du formidable think-tank et pionnier de l'innovation technologique qu'était l'Apple Computers de 1985 – esprit perdu puis retrouvé aujourd'hui, et avec quelle flamboyance ! Sous l'impulsion du moment nous rappelons depuis le lobby d'Apple à Cupertino, en pleine nuit, Robert Lattès, chez lui à Paris, pour le réveiller et lui faire partager notre euphorie technologique. C'est à ce moment, lors de cette conversation nocturne et surréaliste que nous pressentons tous que l'aventure que nous entamons peut être extraordinaire.
Finalement, nous ne ferons pas affaire avec Partech qui n'investira pas dans Neuron Data. Mettons, par courtoisie, que le comportement des équipes de Partech tout juste installées en Californie ne fut alors pas à la hauteur de l'expérience et de l'élévation de vue et d'analyse qu'on pouvait attendre d'un financier de la classe de Paribas. Nous démarrâmes avec d'autres et perdîmes de vue Robert Lattès.
Robert Lattès cèdera la SIA au CEA en 1975, avec tout ce patrimoine de codes scientifiques, avant de revenir à Paribas qu'il quittera en 1987 pour poursuivre son activité de venture à la Banque Pallas, qui sombrera cependant, avec la déroute de la banque en 1995. Il était membre fondateur de l'Académie des Technologies.