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France Numérique 2012 : serious gaming
Par Jean-Marie Chauvet

mercredi 29 octobre 2008

Le moins que l'on puisse dire c'est que la priorité légitime accordée à la gestion de la crise financière fait passer au second rang nombre des initiatives imaginées naguère en des temps plus favorables ! Si les trois cent et quelques propositions du fameux rapport Attali de la Commission pour la Libération de la Croissance Française ne semblent plus d'une actualité brûlante, le non moins attendu plan de développement de l'économie numérique, « France Numérique 2012 », concocté par Eric Besson, secrétaire d'État auprès du Premier ministre, chargé de la Prospective et de l'évaluation des politiques publiques, a également fait les frais de l'imbroglio financier planétaire. Son annonce a d'abord été retardée, au grand regret de Pierre Faure qui animait le 14 octobre dernier la Journée « TIC et PME 2010 », au centre de conférences Pierre Mendès France à Bercy, et qui pensait pouvoir y réserver la primeur de ses commentaires.

Seconde déception le même matin, Luc Chatel, secrétaire d’Etat chargé de l’Industrie et de la Consommation, auprès de la ministre de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, et porte-parole du Gouvernement, qui devait ouvrir les débats sur le « numérique au service de la compétitivité » — des PME françaises, en particulier — se faisait remplacer — admirablement d'ailleurs — par Luc Rousseau, directeur général des Entreprises au ministère de l'Économie, des Finances et de l'Emploi, qui nous rassurait sur l'importance du sujet pour le secrétaire d'Etat, retenu le matin même par un coup de fil du Président qui exigeait toutes affaires cessante sa présence à ses côtés pour parer à la tempête financière.

Cela devait devenir une habitude. À peine dix jours plus tard, la conférence Europe Innova pour « accélérer l'innovation en Europe » faisait un retour triomphal sur le territoire en s'installant pour 48 heures à Lyon. Elle réunissait tout le Gotha des administrations et pouvoirs publics européens s’affairant aux politiques publiques d'encouragement et d'accompagnement de l'innovation. Au moment où Luc Chatel, secrétaire d'Etat, etc. devait ouvrir la conférence, Luc Rousseau, doublure maintenant attitrée, prenait place au pupitre et nous rassurait sur l'importance du sujet du jour pour le secrétaire d'Etat, retenu — cette fois, la veille tard — par un coup de fil du Président qui exigeait toutes affaires cessantes, etc.

Le « numérique » passerait-il donc à l'arrière plan des préoccupations des imaginatifs bâtisseurs de politiques publiques dont l'appétit légiférateur est réputé insatiable ? Pas du tout ! Dans l'introduction, France Numérique 2012, rendu public entre temps — en l'absence, cependant, du Président, timonier proclamé du vaisseau (fantôme) « Capitalisme mondial » pris dans les vagues scélérates, etc. — donne tout de suite le ton :

Au plan des petites et moyennes entreprises, les messages des diverses administrations européennes à Europe Innova et ceux des pouvoirs publics, hôtes de la journée TIC et PME 2010, sont parfaitement alignés. Le numérique et les TIC sont l'avenir (radieux) des PME (relire Alexandre Zinoviev !) ; seul le surcroît de compétitivité qu'amène indubitablement le numérique leur permettra de devenir ces fameuses « gazelles » dont toute l'Europe s'accorde à dire qu'elles nous font tant défaut que notre économie et nos emplois restent désespérément à la traîne mondiale. La France est cependant à la pointe de l’innovation grâce à nos fameux 71 pôles de compétitivité. D'ailleurs leur premier bilan, présenté opportunément quelques jours avant, début octobre, donne toute satisfaction. Que l'on en juge :

« Le 1er octobre 2008 s’est tenue à Bercy la 4ème journée d’information et d’échanges entre les pôles de compétitivité, l’Etat, les collectivités locales. Cette manifestation a été l’occasion de présenter la 2nde phase de la politique des pôles de compétitivité (pôles 2.0). Parmi les priorités à mettre en oeuvre figurent notamment la nécessité d’établir une feuille de route stratégique, d’amplifier l’accompagnement des PME dans leur croissance et d’établir une meilleure collaboration entre les acteurs permettant la mise en place d’un écosystème favorisant l’innovation et la compétitivité. » (En Novlangue dans le texte.)

Notons le néologisme des « pôles 2.0 », qui cède à la mode pourtant plutôt déclinante du « Web 2.0 », et la mention, comme à Europe Innova, de leur transformation en « clusters » —le Novterme sous lequel nous souhaiterions exporter en Europe, via une bien volontariste politique des clusters, la vision hexagonale d'une Innovation Décrétée, nouvel habit des intérêts régionalistes de tous bords. Il apparaît que dans la « phase 2 » qui bée devant nous, les pôles réfléchiront à leur business plan et mettront en place leur stratégie — qu'ont ils donc bien pu faire durant la phase 1 ? Ce business plan est évidemment indispensable si les pôles veulent bénéficier de la manne résultant de la « mobilisation renforcée de la Caisse des dépôts et consignations », décidément singulièrement ponctionnée les semaines passant, puisqu'elle est appelée à constituer aussi le Fonds stratégique d'investissement national, fonds souverain à la française, dernier rempart du patriotisme économique contre les sangs impurs qui menaceraient de s'emparer du savoir-faire et de l'innovation nationale. (Pour le reste, même Mme Lagarde déclarait n'avoir que peu de précisions à fournir : « Je ne peux pas vous donner de chiffre parce qu'on n'a pas de chiffre précis », a-t-elle dit. « Cela n'a pas de sens d'annoncer un montant. C'est prématuré », déclarait-on à l'Elysée, ajoutant qu'il fallait d'abord « bâtir le fonds, sa gouvernance, définir les critères d'éligibilité pour les entreprises ». Nous voilà rassurés, les administrations ne manqueront pas d'ouvrage.)

Jean-Pierre Corniou, président de l'instance de coordination TIC et PME 2010 et MEDEF, insistait donc avec raison sur le numérique comme instrument du développement de l'économie nationale dans ses filières et dans ses territoires, évoquant la vision irénique de la réconciliation de l'aménagement du territoire, d'une politique de l'emploi terrassant le monstre délocalisateur, de standards numériques au service des utilisateurs et, bien sûr, ingrédient indispensable par les temps qui menacent, de l'épanouissement du développement durable.

Ces invocations parfois lyriques, ces jeux de scènes digne d'un Amphytrion moderne, ces dérobades et substitutions autour d'un discours cathartique convenu sur la compétitivité et le développement économique des PME appuyées sur l'innovation, les amalgames perpétuels entre recherche publique, privée, innovation et applications industrielles font aujourd'hui complètement disparaître le numérique derrière la seule théâtralité du discours sur le numérique. Pour plagier Taguieff, nous assistons au spectacle de « l'Effacement du Numérique ».

C'est dans ce contexte, je crois, qu'il faut juger les 154 mesures du plan France Numérique 2012. Pour commencer, notez bien, ce ne sont pas des mesures mais des « actions », ce qui montre bien que l'on poursuit allègrement dans le registre de la didascalie. Le plan numérique doit permettre à tous les français d'accéder aux réseaux et services numériques : Fantaisie en trois actes.

Ce décor une fois campé, tout notre « temps de cerveau », riches et pauvres, en métropole et aux DOM-TOM, seniors et jeunes, handicapés ou non, devient entièrement disponible, à haut et très haut débit, à l'abreuvoir des réseaux numériques.

Il s'agit de développer la production et l'offre de contenus numériques. Ici il n'est question bien sûr que de surveiller et punir dans la plus pure tradition Olivennes (dont le rapport, remis l'année dernière, inventait la « riposte graduée » aux pirates informatiques avec le succès européen que l'on connaît). En effet, entrent en scène successivement un Observatoire public des technologies de marquage de contenus (action n°32), un groupe de travail piloté par l'AMRT (exit l'agence ad hoc imaginée par le même rapport Olivennes) pour « proposer un mode opératoire à la détection de contenus sous droit sur les sites d'hébergement », et un Répertoire national des oeuvres protégées (Amicalement vôtre). Dans cette prosopopée, il conviendra également :

Au passage on apprend que le nombre « d'enquêteurs » de la Police française de l'Internet devrait doubler (Columbo) : le vent d'inspiration chinoise souffle aussi chez nous — j'espère d'ailleurs que l'aveu de l'existence d'enquêteurs en ligne ne surprendra plus les lecteurs de cette chronique. Il faudra assurer son quota de sanctions : de nouveaux délits sont créés dans LOPPSI (loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure — c'est ici qu'excellent nos athlètes enquêteurs spécialisés en criminalité informatique (Les Enquêtes du Commissaire Maigret), champions, à l’instar d’un Imad Lahoud, de l'Internet-Réalité.) Des campagnes, nombreuses, pressantes, répétées, de sensibilisation aux risques associés à l'Internet, à l'usage des « plus jeunes » (Hélène et les garçons), seront inlassablement menées sous les auspices rassérénants de la Direction du développement des médias (DDM), du Secrétariat général de la défense nationale (SGDN) et de la Délégation aux usages de l'Internet (DAU) – (X-Files).

Enfin l'action n°91 : améliorer la lutte contre le spam est un modèle de subtilité toute en nuance et pondération : « les opérateurs seront invités à travailler avec les pouvoirs publics pour améliorer les conditions dans lesquelles ils pourraient s'engager à limiter l'accès aux numéros et SMS surtaxés correspondant à des services frauduleux ainsi que la réception de messages ou appels provenant de ces numéros et les reversements financiers associés ». Qu'en termes courtois et mesurés ces choses-là sont dites !

Et d'ailleurs cela commencera au plus tôt : dès l'école, avec 400 « cyberbases » — qui sont aux cybercafés ce que le lait materné est au Robusta — dès le primaire et dans les 5 ans (cf. Ordi 2.0 apparu au premier Acte, L’Île aux enfants). Sur cette base saine et vivifiante, on élèvera l'Université Numérique (Un, dos, tres), 100% des documents pédagogiques numérisés pour 100% des étudiants (action n°95) ; on creusera un référentiel des métiers du numériques ; on déploiera des filières de formation au numérique ; on adaptera des formations initiales aux besoins des entreprises — elles-mêmes rendues, rappelons-le, surcompétitives par le numérique, fruit des actions n°104 à 112.

Le grand passage est balisé par de nouveaux Ambassadeurs, formateurs, pédagogues et humanistes (Thibaud ou les croisades), finançant au besoin l'acquisition d'équipements informatique et Internet et soutenant un réseau social de « webschool » sur l'ensemble du territoire, nouveaux colonisateurs éclairés des masses primitives prisonnières de leur obscurantisme numérique, véritables missionnaires zélés des formations adaptées et dépositaires du Baromètre annuel de l'équipement et de l'usage de l'Internet et des TIC dans les TPE et PME en France. Cette formation inédite et moderne de la Congrégation pour la doctrine de la foi numérique s'intéressera également au télétravail qu'il faut encourager et pas que dans le privé, mais également dans le secteur public (action n°114), et en accroîtra la lisibilité — ce sera écrit en plus gros dans les offres d'emploi de l'ANPE, apparemment (action n°116) — elle lancera sur le sujet une « action nationale » en cohérence avec les acteurs du développement durable.

Du coup cette refondation consensuelle donne lieu à un regroupement des moyens humains et financiers (puisqu'il faut bien en parler après 73 pages) au sein d'une Délégation Nationale au Numérique, secondée par un Conseil National du Numérique qui regroupe les attributions du Comité de la télématique anonyme (CTA), du Conseil supérieur de la télématique (CNT), du Forum des droits de l'Internet (FDI), du Conseil consultatif de l'Internet (CCI), du Conseil stratégique des technologies de l'information (CSTI) et des deux collèges du Comité de coordination des sciences et technologies de l'information et de la communication (CCSTIC) — dont, avouera-t-on sans honte, les travaux récents nous avaient échappés. Dans le même élan on fusionnera la Commission consultative des radiocommunications (CCR) et la Commission consultative des réseaux et services de communications électroniques (CCRSCE), spécialistes du « dividende numérique » (Cold Case).

Pour le clou du spectacle, l'Etat s'engage à améliorer l'efficacité globale des systèmes d'information publics (2,6 milliards d'euros de dépense informatique par an, soit 4,3 Ecureuil-Natixis ou encore 0,53 KervielsThe Sopranos). L'ode pindarique à la mission de préfiguration pour étudier les gains, investissements et modes de gestion de la création d'un Centre de service partagé numérique, se termine sur une violente sortie contre l'impérialisme américain de l'ICANN — l'autorité yankee de gestion des noms de domaine Internet — exercé unilatéralement au détriment de l'ENISA (European Network and Information Security Agency). Fomentant un contre-pouvoir libérateur, l'action n°154, finale et grandiose, fédère nos partenaires européens autour d'une structure de gestion européenne de l'Internet des objets — connus sous le nom horticole de « racines ONS » — et mettre en commun les programmes nécessaires de R et D nécessaires à la création d'une architecture distribuée pour l'Internet des Objets en Europe.

Marseillaise. Rideau. Rappels. Hymne à la joie et rideau final.

Ce récit symbolique eut probablement encore frappé plus fort les esprits si le Président lui-même ne s'était décommandé au dernier instant — appelé, il est vrai, à des plus hautes et nobles tâches sur fond de crise financière mondiale (avec le secrétaire d'Etat, etc.). Dans ce premier filage du mythe, le registre du vocabulaire de ces fameuses actions frappe dès l'abord : inciter (8 occurrences), favoriser (39), encourager (12), accompagner (19), mettre en place (64), concerter (5), soutenir (11), adopter (10) mais agir (7) — et encore : « il s'agira de proposer » et « il convient d'agir de sorte que » ne devraient pas compter. L'hypotypose peinte par le plan Besson se situe donc largement dans le registre prudentiel et diplomatique comme s'il fallait respecter un fragile équilibre des forces en présence. On a pourtant connu naguère une présidence aux envolées bien plus directives sur, par exemple, la suppression de la publicité sur les chaînes de la télévision publique ; ou bien encore un rapport Olivennes dans la plus pure tradition de Jeremy Bentham (1748-1832).

Ainsi donc comme on efface le numérique comme sujet industriel, en le donnant à voir dans la représentation d'une allégorie où règne la céleste harmonie audiovisuelle dans une France européenne prima inter pares, ayant IP-acifié ses populations et aménagé ses territoires par la médication numérique, on efface subrepticement la volonté d'action politique en figurant un discours mondain et raffiné, informé certainement mais renonçant implicitement à l'action.

Sur la forme, le recours au format court et saccadé des cent cinquante quatre actions fait inévitablement penser aux techniques de montage du cinéma DV. Le récit mythique « France Numérique 2012 » prend alors l'apparence d'un storyboard fouillé prêt à la sérialisation après le succès espéré de ce pilot. Les nombreux plans-séquences sur la numérisation de l'administration, culminant dans sa complète dématérialisation — préfigurée ici à 7:33 minutes du début — laissent à imaginer le merchandising féroce que l'on pourra décliner autour des premières saisons 2009-2012, sans parler du buzz sur la Toile, de l'e-commerce collatéral et des revenus de la publicité en ligne que la prolifération vivace des portails, sites collaboratifs, répertoires, catalogues des oeuvres publiques, registres des ayant-droits, référentiels d'interopérabilité, études normatives, enquêtes et résultats en ligne laissent à l'imagination fertile du marketing. Serious gaming, indeed.

En attendant le DVD, qui ne devrait pas tarder à sortir (action n°65 : « Veiller au raccourcissement des délais de mise à disposition des contenus audiovisuels et généraliser la distribution numérique de musique sans dispositifs de protection bloquants conformément aux accords signés à l’Élysée le 23 novembre 2007 »), on peut regarder le clip de la bande annonce. J'attends déjà avec impatience la prochaine saison : « France Numérique 2017 » !

 

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ITRtv
Interview : Ping-Ki Houang, PIXmania
envoyé par ITRnews.

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