L’esprit des lois appliqué à la gouvernance IT
Par Sabine Bohnké, fondatrice du cabinet Sapientis
Les débuts d'année « IT », voient toujours fleurir le même « marronnier », l'exercice de recul obligé sur le « monde » informatique, les technologies, les sociétés, les individus qui le peuplent. Cet exercice, suivant les écoles, consiste ou à contempler le passé et en tirer une expérience sur ce qui a, ou n'a pas marché, ou à se lancer, en dressant l'inventaire des dernières innovations technologiques, dans l'art des prédictions. Ce dernier exercice - périlleux car le premier consiste le plus souvent à illustrer son inanité -consiste à établir le classement des solutions ou produits qui vont durer - ou pourquoi pas, changer le monde, et comment faire pour suivre. Mais que doit-on suivre : une « vision » technologique ou un principe de gouvernance qui va bien au-delà, mais que les technologies pourraient influencer?
Ainsi voit-on en 2009 arriver certaines mutations d'entreprises (et/ou d'industries) que l'on prédisait pour l'an 2000. Cela ne veut pas dire pour autant que le changement est radical. Avec l'apparition de nouveaux modèles sous l'impulsion du Web, le changement est dans la possibilité de comparer de plus en plus la diversité des organisations d'entreprises, leur principe de gouvernement, leur « politique », au type de gouvernement des cités et des états. En d'autres termes, nous pouvons reprendre la lecture de « l'esprit des lois » de Montesquieu, pour comprendre les nouveaux modes d'organisation qui apparaissent, et également, quels sont les risques associés. Mais qu'est-ce qui a changé pour oser tenter cette comparaison a priori audacieuse ?
Certes, sur une dizaine d'années, beaucoup de concepts sont restés les mêmes en entreprise. Mais l'information s'est multipliée, les communications se sont accélérées, les cycles de développement aussi, avec les approches dites « agile ». Internet, en 2000, c'était encore beaucoup de promesses et beaucoup de déceptions, et une « bulle » qui éclatait. Aujourd'hui, Internet est une plate-forme de services incontournable, un catalyseur d'une puissance informatique formidable pour concrétiser des concepts envisagés il y a dix ou vingt ans, voire plus. Le web a favorisé l'éclosion de nouvelles logiques d'architecture, de nouvelles bases d'information et de connaissance. de nouveaux services, de nouveaux modèles économiques - de l'explosion des communautés open source grâce à la mise en relation d'un grand nombre de développeurs sur des projets mondiaux, au « Saas », pour livrer (enfin ?) le service informatique comme une énergie... presque renouvelable.
Les personnes et les interactions avant les processus et les outils
Internet, en tant que « plate-forme globale » fait mûrir aussi de nouveaux modes de travail collaboratifs, de nouveaux modes d'organisation de « communautés ». Si on voit bien la possibilité de regrouper les ressources machines et la puissance de leur capacité (suite à la montée en puissance des offres de cloud computing, grâce en partie aux progrès des systèmes de virtualisation), il en est de même des personnes. Le succès des communautés open source a marqué le début d'un changement majeur. La possibilité de s'appuyer sur une force de frappe inégalée, sans système hiérarchique, pour faire évoluer, dans un premier temps, les solutions, dans un deuxième temps, les services. Car le « Web 2.0 », avec les technologies associées, offre des perspectives impressionnantes pour la réutilisabilité des services et la possibilité de les combiner entre eux (mashup) pour en créer de nouveaux.
Avec la location à un hébergeur de « parts » de serveur adaptables, il n'est plus nécessaire d'être une multinationale dotée d'ordinateurs surpuissants pour créer de la valeur. Du coup, les sociétés du Web peuvent se constituer rapidement sur un petit nombre d'individus initial, et sur des logiques et approche « agile », où, à en croire le « manifeste agile » (www.agilemanifesto.org),les personnes et interactions priment sur les processus et outils et où on voit se dégager une lointaine version du « principe de vertu » de Montesquieu, au sens égalité et comportement « moral » d'entraide.
Ainsi apparaissent de nouvelles formes d'organisation de sociétés, au sens où elles sont beaucoup plus apparentées à des formes de « républiques », « où le peuple en corps, ou seulement une partie du peuple, a la souveraine puissance », par rapport aux systèmes d'organisation des entreprises « classiques », plutôt monarchiques (au sens où le pouvoir s'exerce du haut vers le bas avec des corps intermédiaires). Ces « républiques », sont pour la plupart des formes d'aristocratie, même si le rêve initial du Web reste la démocratie, et ce, à une échelle absolument pas envisagée par Montesquieu, par ailleurs, qui ne voyait ce système qu'adapté aux communautés de petites tailles. Le terme « communautés » est justement à la clé de toutes les ambiguïtés des organisations de sociétés que le Web fait naître.
S'il s'agit du rassemblement d'une multitude d'individus, qui se sont associés en vertu d'un accord sur le droit et d'une communauté d'intérêts, alors il s'agit de la définition de la république (la « res publica ») donnée par Cicéron. Mais s'il s'agit d'un rassemblement fondé sur l'illusion d'un bien commun, si le pacte est impuissant a produire un intérêt commun à tous et que l'intérêt privé prédomine ? Alors la « gouvernance » éclairée des sociétés « républiques » ne serait à son tour qu'un leurre. Et aujourd'hui nous sommes à un croisement qui justifie ce questionnement.
Les réseaux sociaux pour faire émerger des communautés d'experts
Le potentiel du web 2.0 n'est pas encore exploité complètement - tout porte à croire qu'il nous faudra encore quelques années pour ce faire - que déjà, l'étape suivante se profile. Retrouver le« sens » de l'information, utiliser la « masse » du Web, ses dizaines de milliards de pages, pour en extraire la connaissance que recèle ce Système d'Information monumental, voilà le challenge qui va suivre pour le web 3.0, le Web « sémantique ».
Le corollaire pour les entreprises : pouvoir obtenir des systèmes de veille stratégiques, des outils d'aide à la décision, une meilleure exploitation même du patrimoine informationnel de l'entreprise suite aux capacités d'analyse sémantique introduites dans les moteurs de recherche. Ce type d'exploitation des informations du Web, nécessite toutefois en pré-requis, ou de pouvoir enrichir les documents existants par des mots clés (« tags » ou autres techniques de qualification pour "compléter" les informations d'analyse), ou de mieux comprendre les requêtes grâce à des ontologies, en d'autres termes, des bases modélisant un domaine de connaissance par des concepts représentatifs ainsi que leurs interactions, ce qui permet d'élargir la recherche sur un concept au champ des concepts liés. Ces dernières bases étant construites, par exemple avec le langage OWL du W3C, par des experts ou issues du monde Web « collaboratif » de par l'exploration des liens et des usages similaires.
Les réseaux sociaux pourraient aussi contribuer à créer des communautés« d'experts » et accélérer la construction de nouvelles ontologies pour modéliser leurs connaissances. Si la volonté derrière ce mouvement est uniquement de comprendre, de pénétrer dans la masse infinie de documents et des textes pour en saisir la logique, en dégager la raison, pour paraphraser la volonté qu'Althusser a prêté à Montesquieu, alors l'évolution est louable. Mais l'utilisation des réseaux sémantiques dans la recherche Web peut aussi conduire à identifier les courants de pensée, les vecteurs d'influence et leurs évolutions, pour, a minima, identifier l'image portée par une marque, voire aussi... influencer la pensée, ou pire. Le potentiel de connaissance et de compréhension du Web déclinerait d'autant, et on arriverait à des sociétés aux organisations « despotiques », au sens donné par Montesquieu, utilisant le Web comme outil.
Pour ébaucher une conclusion, si on poursuit le parallèle en considérant les entreprises du Web, comme un modèle d'entreprise a fortiori « agiles », donc capables de s'adapter et concurrentielles, la meilleure « gouvernance » s'inspirerait des principes de la république : transparence, interactions entre les personnes, collaboration, effort commun...
Quant au management, dans la République de Platon, Socrate montre qu'un chef - un gouvernement - ne commande pas ce qui est en son propre intérêt mais toujours ce qui est dans l'intérêt de celui qu'il commande.
Tout ceci n'est qu'une ébauche de réflexion sur l'émergence de nouveaux modes d'organisation grâce à l'évolution des technologies et comment cela peut amener à dégager éventuellement des principes de gouvernance des sociétés « agiles ». La piste est loin d'être entièrement explorée. Il a fallu vingt ans de travail à Montesquieu pour écrire l'esprit des lois. Au regard de ce travail, ce petit exercice de recul de début d'année n'est qu'un jeu d'esprit ...des lois.
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le 20/03/2010 à 11:49