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Les cartographes, les explorateurs et les référentiels
Par Sabine Bohnké, fondatrice du cabinet Sapientis

lundi 6 juillet 2009

20090704Les Systèmes d'information des entreprises sont des territoires qu'il faut pouvoir cartographier pour voyager sans risque sur les terres connues, et explorer le potentiel de développement de nouvelles routes d'échanges d'information (extra-entreprise). Comme autrefois les lignes maritimes servaient aux échanges de biens matériels, ceux qui possédaient les bonnes cartes pour naviguer, disposaient d'un temps d'avance pour la conquête de terres ou de commerces. Ainsi, pour les Systèmes d'information, faut-il s'interroger sur les cartes de représentation de ce monde virtuel, comment les construire - quelles représentations, quels repères, quels moyens de collecte ? - comment les exploiter - quelles routes prendre, quels obstacles éviter, quels mouvements prévoir, de quelles connaissances se prévaloir ? - comment les comprendre et les étendre en explorant d'autres dimensions.

 

Et de même que pour le monde réel, les cartes de notre monde immatériel se bâtissent sur les mêmes tâtonnements, les mêmes règles, certaines bien visibles, d'autres plus subtiles.

 

Le géographe et les explorateurs

 

Prenons la collecte. Les premiers cartographes rassemblaient les témoignages, les mesures déjà établies pour construire les cartes. De plus, ils se basaient sur des connaissances en mathématiques, voire en astronomie, pour établir des systèmes de projections pour modéliser la géométrie de la surface terrestre sur un plan. Ainsi fit Eratosthène, dont on dit qu'il était le premier géographe, en ayant conçu une carte du bassin méditerranéen, du moins des zones habitées, donc une représentation du monde connu, nommée écoumène. Il est important aussi de noter qu'Eratosthène avait établi de nombreux systèmes de classification, notamment pour la bibliothèque d'Alexandrie et qu'il est à l'origine d'une mesure de la circonférence terrestre.

 

Autre géographe connu, Claude Ptolémée, avec son « Introduction géographique à la cartographie » a non seulement réutilisé plus ou moins le fruit des travaux de ses prédécesseurs mais, pour mettre à jour des données sur les régions, a aussi utilisé les descriptions d'itinéraires et de périples disponibles à son époque, et a priori établi de nouveaux systèmes de projection. Ce qui signifie deux choses, les premiers cartographes utilisaient des systèmes de projection, des référentiels et des repères, et ils établissaient des cartes du monde connu, en fonction des descriptions obtenues.

 

« C'est exact, dit le géographe, mais je ne suis pas explorateur. Je manque absolument d'explorateurs. Ce n'est pas le géographe qui va faire le compte des villes, des fleuves, des montagnes, des mers et des océans. Le géographe est trop important pour flâner. Il ne quitte pas son bureau. Mais il reçoit les explorateurs. Il les interroge, et il prend note de leurs souvenirs ». Cette citation du Petit Prince de Saint-Exupéry nous rappelle également comment aujourd'hui s'établissent bon nombre de cartographie - du moins fonctionnelles, la précision est d'importance et on y reviendra - des Systèmes d'Information : par la collecte d'information à travers des interviews. Le cartographe a besoin d'explorateurs sans cela il ne peut compiler la somme des connaissances de son temps et mettre à jour de nouvelles cartes. Ce que le cartographe apportera en plus, c'est cette vision de comment établir une projection du monde et comment établir les repères de la carte.

 

Référentiel de lecture ou référentiel spatio-temporel

 

Car si la carte peut matérialiser le voyage, la trace et l'itinéraire, elle ne le peut sans repère et sans référentiel. Le mouvement se décrit et se partage en fonction d'un référentiel spatial et temporel. Ce qui nous amène à nous pencher sur deux définitions de référentiel dont le distinguo est lourd de conséquences pour les Systèmes d'information : le référentiel de lecture et le référentiel d'espace/temps.

D'abord, le référentiel de lecture de carte consiste à partager des définitions sur les données de la carte (informations et objets que l'on veut y faire apparaître en fonction de l'objectif de la carte). Afin de faciliter la lecture des cartes et de traiter certaines informations plusieurs référentiels administratifs ou techniques sont utilisés dans nos cartes du monde. Ces référentiels ici agissent plutôt comme mode opératoire, ce sont des systèmes de lecture, de partage de sens et sont plus ou moins assimilables à des catalogues ou des systèmes de classification d'objets, a priori invariants. « Les géographies, dit le géographe [du Petit Prince], sont les livres les plus précieux de tous les livres. Elles ne se démodent jamais. Il est rare qu'une montagne change de place. Il est très rare qu'un océan se vide de son eau. Nous écrivons des choses éternelles. »

 

Outre que l'impact de l'homme sur les océans pourrait nous faire s'exclamer à l'instar du poète « j'ai vu tomber tant de chose que je croyais éternelles !», les géographies des Systèmes d'Information ont un problème avec les choses éternelles, parce qu'elles ont un problème avec le temps. Et dans l'appréciation de ce qui est réellement « invariant » pour établir une cartographie souvent partagée entre l'utile à court terme et l'indispensable à long terme; et dans l'usage du temps comme repère pour pouvoir parler de mouvement et d'évolution, et dans le temps donné à l'établissement des cartes, tant pour la compréhension du périmètre, des objectifs, des repères (axes de représentation dans l'espace et axe temporel), le choix ou l'établissement d'un modèle de projection, que pour la collecte.

 

L'utile et l'indispensable : L'approche de la cartographie pour une logique d'urbanisation du SI est une approche à long terme, où il faut pouvoir dégager la notion d'invariant métier, les objets métiers et leur sens. L'idéal est de pouvoir disposer d'un méta-modèle avec des couches d'abstractions qui permettent l'indépendance vis-à-vis des plateformes physiques et des modèles de réconciliation/dérivation (on se réfèrera au MDA, Model Driven Architecture, avec le PIM, Platform Independent Model et PDM, Platform Dependent Model).

 

Peu à peu, cette logique nous guide vers une approche plus durable des Systèmes d'Information. Encore faut-il restructurer l'existant en ce sens, et pour le restructurer, comprendre sa géographie et ses informations. Où commencer donc dans l'établissement de la cartographie ? Envisager le modèle idéal cible (et s'engager dans une « quête du graal ») ou commencer par répertorier les traces déjà existantes, les itinéraires tracés, quitte à ne garder de la route existante que le réellement signifiant (qui a un sens sur la durée du moins). Il y a un juste milieu entre vouloir tout cartographier en profondeur et se fixer d'abord des objectifs de dialogue utile sur le plus grand périmètre possible pour avancer concrètement. Sauf à se perdre dans la cartographie du détail au détriment de l'usage. Selon les services que doit rendre la cartographie son objectif d'usage (son utilité), on la voudra plus ou moins étendue, et on se concentrera sur les informations indispensables à faire apparaitre dans un premier temps pour prendre des décisions.

 

Les cartes devront s'étoffer de l'expérience pratique du parcours, comme autrefois les cartographes mettaient à jour leurs cartes avec le retour des explorateurs (et seulement sur l'ecoumen, le monde connu). Il y a deux « temps » pour établir la carte avec l'indispensable pour qu'elle soit utile dans l'objectif qu'on lui fixe. Celui de la réflexion pour une carte générale (indépendamment de tout voyage/projet), qui devra s'astreindre à ne pas être trop détaillée, celui du parcours pour l'étoffer projet par projet avec ce qui s'avère réellement utile en plus de l'indispensable.

 

Le temps comme repère : Si nous voulons utiliser la cartographie du SI pour aller au-delà d'un état des lieux statiques et pour savoir vers où progresser, ou déterminer vers où nous dirige un mouvement, on doit impérativement définir un système de référence. L'évènement pourra sembler différent selon l'emplacement où se trouve l'observateur, et selon les repères qu'il a. Pour décrire le même événement de la même manière, les observateurs devront se mettre d'accord  sur le « par rapport à quoi » ils étudient le mouvement. Nous sommes donc ici dans l'approche physique et non plus catalogue du référentiel, où l' « on appelle système de référence, ou référentiel, un système de coordonnées muni d'une horloge. » (Hladik, Chrysos). C'est là où des notions telles que le cycle de vie de l'information et le cycle de vie des objets prennent leurs importances. C'est là où la définition « d'indicateurs  d'évolutivité» est importante, pour positionner tout ou partie du SI sur une « carte de référence » avec des coordonnés spatiales (des « axes » orientés d'analyse) et temporelles.

 

Le temps de cartographier : Le problème est de passer d'un repère d'espace, avec un ensemble important d'axes orientés, a un repère plan. Les axes sont multiples dans un SI : qu'il s'agisse d'analyser les données, les applications, les flux, les processus, les tâches, les fonctions ou les compétences et « l'alignement » avec une stratégie d'affaires.

 

Comment choisir les axes d'analyse à bon escient? Tout d'abord faut-il se poser la question de l'axiologie : à quelles fins ? Selon quelles valeurs/modèles ? Puis de l'opérationnalité : quels objectifs ? Une certification, une optimisation précise ? Une mesure de performance, de maturité ? Encore faut-il le faire par rapport à un modèle de valeurs spécifiques aux natures de besoins (optimisation, conception, production, alignement stratégique), Quels référentiels dès lors utiliser ? Ce temps de définition du périmètre est indispensable pour optimiser le « temps » et l'efficacité d'une démarche de cartographie, et dès lors connaitre la « cartographie des référentiels » est un préalable à la cartographie du SI

 

Des référentiels pour la cartographie du SI à la cartographie des référentiels

 

Le problème est qu'on ne parle pas ici d'un référentiel, mais de plusieurs, dont quelques uns sont évoqués ci-dessous. Certains sont des référentiels de lecture, d'autres plus ou moins spatio-temporels dans la mesure où ils permettent de positionner le SI sur un modèle de maturité et d'observer l'évolution sur des axes définis.

 

Les premiers référentiels évoqués dans les Systèmes d'Information ont été les référentiels de données, envisagé dans un premier lieu au niveau applicatif, pour désigner un ensemble rationalisé des données dont se sert une application. L'objectif est double, d'une part il vise le meilleur partage des informations de référence (en terme de qualité et de maitrise des échanges de référence) d'autre part il s'inscrit dans une optique de meilleure réactivité du SI face aux évolutions. L'évolution en l'occurrence du référentiel de donnés applicatif, c'est le MDM, ou Master Data Management, qui réconcilie une approche globale des données de référence au niveau du SI.

Ces référentiels permettent une cartographie des applications, avec le flux d'information entre applications. Reste à faire le lien entre les applications et les infrastructures techniques et les informations relatives à la sécurité des applications : donc éventuellement les référentiels de règles y afférant.

 

A un autre niveau les référentiels de processus métiers sont au-delà de l'approche applicative, car ils ne doivent pas être soumis aux contraintes d'implémentation ou d'automatisation mais bien apporter une modélisation partageable entre acteurs, avec des définitions sémantiques des objets métiers - autre référentiel de lecture à construire -, un découpage en tâches et sous-tâches pour arriver à une granularité qui peut être observée/analysée (de façon à décomposer la complexité et pouvoir réutiliser des services). A la clé : partage d'information, vision réellement attachée à la valeur pour les métiers plutôt qu'aux contraintes techniques, réutilisation, etc.

 

Quant aux référentiels de compétences, ils servent à tenir compte de l'axe ressources humaines, ils facilitent la gestion prévisionnelle des compétences et la capitalisation sur les retours d'expériences projet, déterminant les comportements attendus en fonction des activités et les pré-requis d'expériences ou de connaissances. Là encore, la granularité du découpage en sous tâche et tâche sera clé dans l'efficacité du référentiel (objectif de formation attaché à une micro-activité par exemple).

 

Les référentiels portant sur la qualité ou les processus SI (tels COBIT, ITIL, CMMI), sont, quant à eux, des référentiels de meilleures pratiques qui permettent de positionner son SI sur une cartographie cible. Reste là encore, que chaque référentiel est plus ou moins bien adaptée à un domaine et des objectifs (ITIL : exploitation, CMMI : développement (avec une version maintenance), COBIT : contrôle et pour partie gouvernance) et que leur usage doit passer par une nécessaire réflexion sur l'axiologie de la cartographie et les objectifs court terme/long terme.

 

On peut également parler de référentiel risques (y compris risques vis-à-vis de l'évolutivité), pour que les entreprises puissent être en mesure d'y positionner leurs enjeux, d'évaluer leur exposition selon différents scenarii et de prendre ou faire prendre des mesures visant à réduire la vulnérabilité des enjeux où cela est possible.

 

Choisir d'abord les axes d'analyse, cartographier les référentiels existants (internes et externes) et en réutiliser ce qui est pertinent, commencer avec l'indispensable sur une trajectoire utile à court terme (projet locomotive par ex), voilà comment le cartographe peut débuter. Il lui reste toujours le problème de la collecte, et son besoin d'explorateurs.

 

La carte n'est pas le territoire

 

Si la collecte par témoignages a évolué aussi dans les Systèmes d'Information, de par l'existence de mesures automatiques (essentiellement remontées de sources techniques), il n'en reste pas moins que de nombreuses données sont encore remontées par l'analyse humaine. On ne peut faire abstraction des questions suivantes : Qui collecte les informations ? Qui construit les cartes et pour quelle utilité ? Qui valide et publie les cartes ?

 

Nous avons fait le distinguo entre le cartographe et l'explorateur, reste également à évoquer le commanditaire et se rappeler la citation de Philippe Rekacewicz, responsable de l'équipe de cartographes de l'Atlas du Monde diplomatique : « La carte géographique n'est pas le territoire. Elle en est tout au plus une représentation ou une « perception ». La carte n'offre aux yeux du public que ce que le cartographe (ou ses commanditaires) veut montrer. Elle ne donne qu'une image tronquée, incomplète, partiale, voire trafiquée de la réalité. ».

 

Certes, de par le choix d'un système de projection du SI sur des axes d'analyse, nous avons de toute façon une déformation de la réalité et nous devons nous satisfaire de représentation tronquée sauf à poursuivre un idéal de détails préjudiciable à l'usage réel de la carte. Mais il serait naïf de croire que la cartographie des SI ne soit pas également sujette à des enjeux géopolitiques ; Quid de ce qui est entre deux eaux, deux domaines, deux responsabilités dans les cartographies applicatives ? On se dispute aussi sur les territoires limitrophes, pour repousser des responsabilités du champ des mesures de performance, si elles n'ont pas été prises en compte dans le choix des indicateurs qui permettront les mesures, ou étendre son pouvoir de décision.

 

Dès lors, Il faut une logique transverse, une légitimité du cartographe qui lui permette d'acter aux frontières sans avoir à chercher un consensus qui n'est pas forcément à l'avantage commun de l'entreprise mais qui s'inscrit plutôt dans la logique d'atteinte d'objectifs individuels insuffisamment mis en cohérence. Ensuite, le choix des axes d'analyses, le choix du niveau de représentation, relève d'une stratégie d'entreprise, une volonté de directions, et ce sont les ROI du portefeuille projets qui décideront des explorateurs, même s'il ya une part de risques et de volonté d'exploration qui doit se bâtir sur des convictions, et non des calculs purement financiers.

 

Car si les bénéfices paraissent non tangibles immédiatement, est-ce que vous partiriez cet été en randonnée, ou en voyage avec l'intention d'établir des itinéraires de visite dans un pays étranger sans carte?

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